Quand on considère la vie de société, il nous semble tantôt qu'elle impose à l'individu une contrainte qui resserre tous ses mouvements et tantôt qu'elle lui donne une expansion qui le délivre de ses limites. En réalité, elle soumet les corps à une loi restrictive commune qui leur interdit tous les empiétements, mais elle ouvre aux esprits un domaine plus vaste qui leur est commun, où ils ne cessent de s'enrichir. En ce sens, il faut dire qu'elle est toujours indivisiblement une discipline et une inspiration.
C'est qu'il y a deux sortes de société : une société visible et une société invisible ; la première fournit de l'autre une sorte d'image renversée. Il n'y a rien en elle qui soit capable de nous contenter et qui ne soit un chemin mais aussi un obstacle à l'égard de cette société invisible dont elle prétend tenir la place et remplir le rôle.
Dans la société visible, toutes les relations sont extérieures et superficielles : elles n'intéressent que ce qui se montre. Elles n'atteignent dans l'individu que ce qui fait qu'il est un individu et non point tel individu. Et dans l'homme, elle ne regarde que la fonction à exercer, le devoir à remplir. Mais il n'y a de société réelle que là où tel individu commence à rencontrer tel autre individu, unique comme lui dans le monde, là où pénétrant tous deux leur mutuel secret, ils découvrent avec émerveillement qu'il leur est commun. Alors, il est vrai, il semble que toutes les relations que l'on nomme proprement sociales s'interrompent comme si elles devenaient inutiles. Elles ne forment plus qu'une ombre dérisoire des autres. Les individus oublient qu'ils font partie d'une société matérielle alors que pour tant d'hommes il n'y en a pas d'autre. On peut dire d'eux qu'ils sont asociaux. Mais ils forment le sel de toute société réelle. Car il n'y a de relations réelles entre les hommes que celles qui se fondent soit sur la spontanéité de l'instinct naturel, soit sur la simplicité d'une grâce spirituelle. Mais les unes engendrent la guerre si elles ne s'assujettissent pas à l'artifice de l'opinion, de la coutume et de la loi ; au lieu que les autres engendrent une communion qui les délivre de leurs limites.
Il n'y a donc aussi que deux manières d'établir une unité parmi les hommes ; c'est, du dehors, par la discipline ou, du dedans, par l'amour. Dans le premier cas, la volonté est soumise et dans le second elle est conquise. Dans le premier cas, elle est toujours prête à se séparer, soumise mais rebelle et dans le second, elle est toujours prête à consentir, conquise, mais voulant l'être.