Il y a dans chaque être une multiplicité infinie de puissances qui correspondent à la multiplicité même des consciences qui trouvent place dans le monde. Et en poussant les choses plus loin, on peut dire qu'il y a identité entre la société des différentes puissances à l'intérieur de chaque conscience et la société que forment entre elles les consciences les plus différentes.
Ainsi le secret de l'univers réside dans la communication indivisible de chaque conscience avec elle-même et de toutes les consciences entre elles. On accordera facilement que nos relations avec les autres hommes sont tout à fait semblables aux relations que nous avons avec nos propres pensées, et qu'on doit se détourner de certains hommes comme on se détourne de certaines pensées. En nous, hors de nous, il y a des rencontres qui nous inspirent une sorte d'horreur : elles incarnent notre mauvaise conscience. Et il faut se comporter avec les méchants comme avec nos pensées mauvaises : les apprivoiser ou les fuir. Mais comme il y a des pensées qui nous abaissent, il y en a d'autres qui nous exaltent, ce qui fait qu'on a pu comparer les idées à de bons et de mauvais anges qui habitent l'âme des hommes et les portent au-dessous ou au-dessus d'eux-mêmes et les unissent ou les séparent.
Et même notre sympathie et notre hostilité pour autrui sont une image des combats qui se livrent en nous entre des puissances opposées. Car à l'égard de ces puissances elles-mêmes nous nous montrons tantôt complaisants et tantôt inquiets. Elles nous inspirent tantôt de la confiance et tantôt de la crainte. Et nous prenons parti entre elles comme nous prenons parti autour de nous dans le choix de nos amis. Ainsi, lorsque les hommes se combattent les uns les autres, il nous semble reconnaître sous une forme en quelque sorte extériorisée les combats que se livrent entre elles les différentes parties de notre nature.