On comprend donc que chaque homme veuille toujours s'égaler au tout. C'est là ce qui fait sa dignité, qui rend si difficiles et qui devrait rendre si faciles ses relations avec les autres hommes. En apparence les rapports que nous avons avec nous-même et avec les autres hommes sont à la fois semblables et contraires. Mais cette contrariété même cache souvent une similitude. Car il n'y a rien en eux qui ne représente quelque chose que nous trouvons aussi en nous. L'hostilité que nous leur marquons est souvent une répulsion à l'égard de ce que nous sommes. Ce que nous ne supportons pas en eux, c'est une certaine image qu'ils nous donnent de nous. Le corps peut se complaire dans le portrait que le miroir lui renvoie. Il n'en est pas ainsi de l'âme : dans tout portrait qu'on lui montre d'elle-même, elle se reconnaît et s'irrite.
Non seulement il faut dire que nos relations avec les autres hommes ne sont rien de plus que l'image agrandie et visible de nos relations avec nous-même, mais encore que celui qui communique avec soi communique avec tous. Celui qui est fermé à soi est fermé à tous. Ne pas oser pénétrer en soi-même, c'est refuser d'y laisser pénétrer personne. Les deux actions sont réciproques. Chacune d'elles est par rapport à l'autre à la fois une cause et un effet.
Mais il n'y a rien de plus beau que l'identité des sentiments que l'on éprouve à l'égard de soi et à l'égard d'autrui. Nous savons bien que chacun est toujours avec les autres ce qu'il est avec soi. C'est la même chose : celui qui est irrité contre tout le monde l'est d'abord contre soi. Ce sont les mêmes qui persécutent autrui et qui se persécutent eux-mêmes. Il est faux que l'on puisse se complaire avec soi et ne pas tolérer autrui, ou être incommode à l'égard de soi et plein de prévenance pour autrui. Comment celui qui fait son propre malheur pourrait-il faire le bonheur d'autrui ? L'essentiel est donc de satisfaire aux devoirs envers soi. Tout le reste suit.
Les critiques, les reproches, l'indignation que je tourne contre les autres cachent souvent une protestation dirigée contre ce que je trouve aussi en moi-même et qui en explosant atteint tout notre entourage parfois injustement et toujours sans que nous l'ayons visé.
Parler des autres, même dans les reproches qu'on leur fait, n'est qu'un artifice pour parler de soi-même. Mais les défauts dont on les accuse, ce sont les nôtres. En laissant supposer que nous en sommes privés, il arrive que nous nous défendons contre leurs morsures. Je ne puis prêter à autrui les plus bas motifs sans en rencontrer déjà en moi le germe : et selon les cas je songe à m'en disculper ou à condamner en moi tout le genre humain.
Inversement, si nous trouvons autour de nous tantôt des êtres qui nous fuient, tantôt des êtres qui nous supportent et tantôt des êtres qui nous recherchent, c'est parce qu'ils éprouvent d'abord tous ces mouvements à l'égard de ce qui, en eux, nous ressemble. Tantôt ils s'en détournent, tantôt ils le tolèrent et tantôt s'y complaisent. Tant il est vrai que le comportement à l'égard des autres ne manifeste rien de plus que le comportement à l'égard de soi.
Toutes les relations que je puis avoir avec un autre doivent se produire sur un terrain où l'on observe entre nous une séparation réelle, mais qui doit devenir l'instrument d'un accord ou d'une identité possible. Ce qu'il est, c'est aussi ce que je pourrais être, ce que je suis déjà jusqu'à un certain point. On peut dire : ce que je suis, c'est précisément ce qui n'est pas lui, et ce que je repousse en lui, c'est ce que je ne veux être à aucun prix. Mais on oublie alors que je ne le repousse en lui que parce que je le trouve aussi en moi, où il risque d'envahir tout ce que je suis. Ainsi le débat que je puis avoir avec autrui prolonge seulement le débat que j'ai toujours avec moi-même.
Car ce que nous aimons et ce que nous haïssons dans les autres hommes ne diffère point de ce que nous aimons et de ce que nous haïssons en nous-même. Et il n'y a pas d'être dans le monde dont la rencontre ne m'éclaire, moins sur ce que je suis que sur ce que j'aspire à être. Tout rapport que j'aurai avec un autre être est pour moi une occasion à la fois de découvrir et de rendre vivante la meilleure partie de moi-même. Et les plus exigeants sont les plus aimants, qui, par la haute idée qu'ils ont de moi, m'obligent sans le vouloir, à m'en montrer digne.