Les hommes s'accordent entre eux beaucoup moins par ce qu'ils possèdent et ce qu'ils sont que par ce qu'ils ne sont point encore, c'est-à-dire par cet être possible qu'ils portent en eux et dont ils pensent qu'ils ne peuvent le réaliser autrement que par leur mutuelle entreprise.
En moi, en autrui, je ne suis jamais en présence d'un être tout fait et que je me borne à percevoir et à décrire. Les hommes ne sont pas faits pour que je les connaisse pas plus que je ne suis fait pour me connaître. Nous sommes faits les uns et les autres pour nous aider à vivre, c'est-à-dire pour élargir, affiner, approfondir indéfiniment notre propre participation à l'existence. Il faut qu'il y ait identité entre nous faire nous-même ce que nous sommes et le découvrir.
Nous ne cherchons à nous connaître et à connaître les autres que pour pénétrer comme eux, avec eux et par eux, dans un monde en puissance où chacun de nous ne cesse à la fois de se nourrir et de s'accroître.
La rencontre entre deux hommes se réduit à une double et muette interrogation. Elle n'est si émouvante que parce que au lieu de porter sur ce qu'ils sont, elle porte sur ce qu'ils peuvent être non point séparément, mais l'un avec l'autre et l'un par le moyen de l'autre : La fragilité, la mobilité de toute relation entre les hommes vient de ce qu'elle est une œuvre à réaliser toujours remise sur le métier et qui engage la destinée même de ces deux êtres qu'elle affronte l'un à l'autre. Et cette œuvre, il dépend de nous à chaque instant de l'interrompre ou de la poursuivre.
On le voit jusque dans le blâme où il y a toujours une ambiguïté et qui peut porter tantôt sur ce que je suis et qui me condamne à jamais, ou seulement sur ce que je fais et qui est toujours en question. Dans le premier cas, il sanctionne un état et produit une rupture ; dans le second, il devient l'occasion d'une réforme intérieure et d'une communication toujours plus profonde.
Il y a dans tous les hommes une infinité de possibles qui expliquent à la fois ce qui les sépare et les oppose mais aussi ce qui leur permet de se comprendre et de s'accorder. Chacun de nous ne les découvre, ne les exerce que par le moyen de l'autre. Ainsi, chacun révèle l'autre à lui-même : alors naît la sympathie entre deux êtres qui peuvent être tout à fait différents mais qui s'aperçoivent à chaque instant qu'ils pourraient aussi être semblables : dès ce moment, la communication devient entre eux inépuisable et toujours nouvelle.