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C'est une erreur très commune que de penser que pour connaître les autres hommes il suffit de les observer. Mais c'est en soi-même, qui est le seul être au monde qui nous soit toujours présent, que chacun de nous connaît tous les êtres. C'est un objet de méditation infinie que cette opposition entre ceux qui pensent qu'il n'y a de connaissance que de ce qui nous est étranger et qui nous demandent de nous étudier nous-même comme un étranger et ceux qui pensent qu'il n'y a de connaissance que de soi-même où ils découvrent l'essence et la signification de tout ce qui d'abord leur paraissait étranger.

Nul ne contestera pourtant que cette activité qui est en nous, qui est nous, il faut une rencontre pour l'ébranler et lui permettre de s'exercer. C'est alors seulement qu'elle nous arrache à l'existence séparée. Loin de nous dispenser de tout contact avec les autres hommes, elle nous apprend à l'obtenir. Nous les reconnaissons ; ce qu'ils sont nous le sommes déjà ; ce que nous faisons, nous ne pouvons le faire qu'avec eux. Toutes les idées que les autres peuvent penser, tous les sentiments qu'ils peuvent éprouver nous les trouvons déjà en nous à l'état naissant. Dire que chaque conscience contient tout, c'est dire qu'elle est un pouvoir de communiquer avec toutes les choses et avec tous les êtres.

Ainsi il n'y a rien qui ne jaillisse de nous-même, mais c'est toujours au contact d'un autre : ce qui explique sans doute ce mot si singulier de Malebranche, que nous avons tous besoin les uns des autres quoique nous ne recevions rien de personne.

On lit dans un autre esprit ce qu'on n'a pas su lire dans le sien. Le difficile est de s'en faire l'application. Car on vit ce que l'on est et l'on connaît ce que l'on n'est pas. Seuls les esprits les plus grands savent rejoindre les deux contraires : mais telle est l'ambition de toute conscience si humble qu'on la suppose.

Il faut alors s'approcher assez près d'une autre conscience pour être capable de l'entendre, comme si nous écoutions la nôtre propre. Dans les relations les plus profondes que les hommes peuvent avoir les uns à l'égard des autres, il arrive toujours un moment où chacun considère l'autre comme lui-même et lui-même comme l'autre.

On ne parle jamais aux autres hommes que pour leur demander cela même que nous demandons perpétuellement à nous-même. Et c'est une même chose de convertir les autres et de se convertir.

Le dédoublement est la condition et le moyen de ce dialogue intérieur qui est constitutif de la conscience. Mais ce dédoublement est plein d'enseignement. Car le moi ne devient pas alors un objet pour lui-même, comme le pensent les partisans de l'introspection. C'est un autre être qui surgit en lui, un être possible, un être qu'il pourra devenir un jour et qui est déjà présent en lui de quelque manière. Mais cet autre être, autrui est là devant moi qui le réalise, qui l'incarne, l'infléchit ou le contredit par une présence qui s'impose à moi et qu'il m'est impossible de récuser. Ainsi le dédoublement intérieur, c'est l'apprentissage de ma communication avec autrui. Il m'apprend à sortir de moi-même et à y faire pénétrer un autre que moi. Le dédoublement prépare cette sorte de création de moi-même par moi qui ne se réalise que par mes rapports avec un autre que moi.

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