Je ne reçois rien d'un autre esprit que le pouvoir de faire en moi des découvertes que je n'aurais point faites sans lui. Elles peuvent être bien différentes de ce qu'il a pu me découvrir de lui-même ou de ce que j'aurais découvert en moi si j'avais été seul. C'est qu'un monde nouveau jaillit de cette seule rencontre, où je modèle à la fois mon être propre et tous les êtres qui m'entourent. En apprenant à observer ce qu'ils sont j'apprends à reconnaître ce que je suis, c'est-à-dire à faire la distinction entre ce que je pourrais être et ce que je suis parvenu à être.
Car si les hommes éprouvent tous les états les plus différents, ils reconnaissent en eux les mêmes facultés de comprendre, de vouloir, de haïr et d'aimer. Ils communiquent entre eux par ce qu'ils pourraient être qui est plus profond encore que ce qu'ils sont. Et chacun s'instruit encore auprès des autres hommes, non point par simple curiosité de les connaître mais pour éprouver ses propres pensées et accueillir en lui cette part de vérité qu'ils détiennent, qui exprime la perspective originale qu'ils ont sur le monde et à laquelle nous ne participerions pas sans leur médiation.
Les hommes ne cessent de se regarder les uns les autres, mais ils ne trouvent hors d'eux-mêmes que des miroirs où chacun ne voit jamais que soi. Cependant il n'y a rien que je puisse penser, sentir ou faire et qui ne reçoive une autre lumière quand il se réfléchit dans une autre conscience. Je ne puis me juger moi-même que lorsque je me considère non pas tel que je suis ni même tel qu'un autre me voit, mais tel que je me jugerais si j'étais à la place d'un autre qui me verrait tel que je suis.
Et il arrive tantôt que dans le regard d'autrui, ou dans sa physionomie et dans son attitude à notre égard, nous percevions l'ombre de notre action en traits beaucoup plus accusés que dans la conscience que nous en avions, tantôt que dans sa conduite la nôtre se découvre que nous étions incapables de percevoir tant que nous agissions. Peut-être faut-il dire que nous ne nous supportons nous-même, que nous ne nous décidons à agir qu'à condition de ne pas nous voir. Nous n'avons le courage de poser notre regard que sur cette image de nous-même qu'un autre nous donne.
Il ne suffit pas de dire que les autres sont pour nous des témoins, qui nous montrent ce que nous sommes. Non seulement ils nous donnent le recul qui nous manquait pour nous connaître, mais dès que nous sommes devant eux, le sentiment que nous avions de notre existence propre éclate en une pluralité d'images différentes dont chacune nous découvre une partie de notre être réel, de notre être possible, de celui que nous avons été, ou que nous serons un jour, de celui que nous aurions pu être, et vers lequel nous nous sommes efforcés en désespérant d'y parvenir. Chacun de nous est fait de toutes ces relations variables entre les êtres différents qu'il porte au fond de lui-même et dont les êtres qui nous entourent nous montrent l'existence séparée. Encore sont-ils comme nous et ce qu'ils nous montrent n'est-il jamais qu'un aspect de ce qu'ils sont.