C'est dans la même source de vie que nous puisons tous ce qui nous fait être. Ce que vous êtes, je pourrais l'être aussi par un insensible changement des circonstances, par une imperceptible inflexion de ma volonté. Je ne pourrais autrement ni vous comprendre, ni vous aimer, ni vous blâmer, ni vous secourir.
Je ne puis méconnaître pourtant ce qui me sépare de vous, ces circonstances où précisément je ne suis pas, ni cet acte de volonté que précisément je n'accomplis pas. Il y a donc entre vous et moi une barrière imperméable que je puis reculer toujours, mais que je ne puis jamais abolir. Elle protège le secret de chacun qui fait de lui une initiative pure, le premier commencement de lui-même, un être qui ne cesse de s'engendrer toujours à nouveau, un soi aussi mystérieux pour moi dans le passé qu'il porte derrière lui qu'il est mystérieux pour lui-même dans l'avenir qui s'ouvre devant lui. Cet intervalle qui le sépare de moi fonde son indépendance et par conséquent son existence même. Et je ne puis souffrir parfois d'être incapable de le franchir.
Mais ce n'est pas aimer autrui que de ne pas l'aimer dans cette indépendance même qui le sépare de moi. C'est là dira-t-on un signe de notre double limitation. Et sans elle, l'amour n'aurait rien à faire : il serait mort avant d'être né, il ne pourrait pas se consommer sans mourir. Aimer, c'est reconnaître la présence de deux infinis qui se limitent toujours et qui n'ont jamais fini de se pénétrer.
Tous les hommes boivent la même eau, mais ils ne la boivent pas tous aussi près de la source. Tous les hommes lisent dans le même livre mais qui leur enseigne ce qu'ils doivent être plutôt que ce qu'ils sont. Et ce n'est que par opposition qu'ils découvrent ce qui leur manque et par conséquent ce qu'ils ont.
On dit souvent que les hommes ne se comprennent pas les uns les autres, qu'il ne peut y avoir entre eux aucune espèce de communion. Mais alors se comprennent-ils eux-mêmes ? Peuvent-ils vraiment communier avec eux-mêmes ? On peut penser, comme on l'a vu souvent, que les deux problèmes ne diffèrent point. Qui résout l'un résout l'autre. Car il y a peu de différence entre les hommes sinon par la proportion entre les éléments communs de leur nature ou par le choix qu'ils en font et qui fait qu'ils s'attachent à l'un et négligent l'autre.