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Il n'y a d'accord entre les hommes que dans un acte positif par lequel chacun prenant sur soi la responsabilité de ce qu'il est cherche partout autour de lui d'autres êtres qui portent la même responsabilité, mais dans l'accomplissement d'une œuvre qui leur est commune, où la destinée du monde se trouve engagée.

Un autre homme, c'est toujours moi-même dont j'ai la charge. Je ne parviens pas à la rejeter tout entière sur lui. Car en lui c'est de moi-même encore qu'il s'agit. Il faut donc que je prenne ma part de tout ce qu'il fait et de tout ce qui lui arrive et dont je ne puis pas abolir le rapport avec ce que je fais et ce qui m'arrive. Et ce n'est pas seulement de lui, mais de l'univers entier que je dois assumer tout le poids.

Il y a donc une responsabilité de tous les hommes à l'égard des faiblesses de chacun. Ce sont aussi les miennes et ce serait encore les miennes, même si je me croyais au-dessus d'elles. Il suffit pour cela qu'elles soient présentes dans un monde dont je ne puis nier qu'il est celui où je vis, c'est-à-dire qu'il est le mien. Car comment pourrais-je le récuser ? Comment pourrais-je m'en évader ? Il est triste de penser que l'on puisse critiquer les autres pour se relever à leurs dépens. La moindre critique que vous faites de quelqu'un met en question l'humanité elle-même qui est tout entière en vous comme en moi. Contrairement à ce que l'on pense, on n'est point assuré d'avancer quand on voit les autres rester en arrière, car on est aussi avec eux, et c'est soi-même que l'on voit à la fois en avant et en arrière de soi.

On n'agit sur les autres qu'en agissant sur soi. Et si l'on devait appliquer cette règle, on serait conduit non point à douter de l'éducation, mais à en changer radicalement le principe. Car on s'étonne que l'éducation produise souvent des effets opposés à ceux qu'elle cherche. C'est que, bien qu'elle s'en défende, elle cherche toujours à agir sur un autre être comme on agirait sur une chose. Mais éduquer un enfant, c'est s'éduquer soi-même. Réformer l'humanité, c'est se réformer d'abord. Les autres hommes résistent quand ils voient que nous cherchons à leur conseiller ou à leur imposer un bien auquel nous demeurons nous-même étranger. Au contraire, le produire en soi sans penser à autrui, c'est en donner le bénéfice à autrui sans l'avoir voulu ; c'est en produire en lui aussi le désir et déjà la possession. Cet effet invisible et involontaire ne peut pas être réduit à l'action de l'imitation et de l'exemple ; il est plus profond : il engage l'essence commune de l'humanité jusque dans sa racine.

S'il n'y a pas un seul homme dans le monde qui ne soit présent en nous de quelque manière, nous n'avons le droit d'en rabaisser ni d'en condamner aucun sans nous rabaisser et nous condamner nous-même.

La vie que portent en eux tous les souffrants, tous les misérables, tous les déprimés, tous les dégénérés est elle aussi une vie sacrée dont il ne faut pas dire seulement que la nôtre est solidaire, mais à laquelle la signification sera rendue par ce soin même que nous en prenons qui donne déjà une signification à la nôtre. Un simple regard que nous jetons sur elle suffit déjà à l'ennoblir, comme si la lumière dans laquelle il l'enveloppe commençait déjà à l'embellir et à la délivrer de ses souillures. Mais la nôtre aussi en est transfigurée.

Il y a plus : c'est leur misère qui unit entre eux tous les hommes. Dans le bonheur nul n'a besoin d'autrui. Chacun est capable de se suffire. Portez le fardeau les uns des autres, dit l'Évangile. C'est peut-être parce que ce fardeau d'un autre ne m'est point imposé et que c'est moi seul qui demande à m'en charger que je suis seul aussi à pouvoir l'en délivrer.

Mais ce qui nous rapproche le plus étroitement des autres hommes et qui fait que nous ne pouvons plus nous séparer d'eux, c'est quelque faute que nous avons commise à leur égard ou quelque reproche que nous avons à nous faire en ce qui les concerne. Et tous les êtres tiennent étroitement les uns aux autres par le mal même qu'ils se font, qui leur découvre leur unité au moment même où ils la déchirent.

Enfin, le misérable et le pécheur ont des droits sur tous les autres hommes, particulièrement sur les meilleurs et les plus heureux, ils leur demandent de leur apprendre la vertu et le bonheur.

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