« C'est dans notre propre esprit », dit Vauvenargues, « et non dans les esprits extérieurs que nous apercevons la plupart des choses. Les plus grandes âmes n'ont besoin ni de lire ni de voyager pour découvrir les plus hautes vérités ». Et comment en serait-il autrement ? Quelque effort que nous fassions pour nous en distraire, nous restons toujours plus proche de nous-même que des objets, qui nous divertissent. Chacun emporte au fond de lui-même tous ses bagages. Et ce que je crois voir hors de moi n'est jamais qu'un reflet de ce que je trouve en moi.
Les plus grands parmi les philosophes, Platon, Leibniz, sont ceux-là mêmes qui nous ont montré que chacun porte l'univers au fond de sa seule conscience. C'est comme si toutes les connaissances du monde n'avaient pour objet que de m'apprendre à me connaître. C'est comme si toutes les actions qui se produisent dans le monde n'avaient pour objet que de me permettre de me faire.
A plus forte raison chaque homme porte-t-il en lui l'humanité tout entière, dont il est à chaque instant l'aboutissement et l'origine. Il le sent vivement dans toutes les périodes de crise, dans tous les moments de lucidité. Qu'il faille toute l'humanité pour faire un seul homme et qu'il soit lui-même responsable de toute l'humanité, il n'y a rien sans doute qui accuse plus vivement la solidarité de tous les hommes et l'impossibilité de la solitude.
Cependant il arrive que l'homme qui se retire dans la solitude se sente plus étroitement uni aux autres hommes que celui qui vit au milieu d'eux. Car celui-ci n'en rencontre qu'un petit nombre qui le sépare du reste de l'humanité : outre que la présence du corps et les mouvements de l'amour-propre les obligent sans cesse à se heurter.
Mais chaque homme porte en lui-même le temps tout entier. Non seulement il est tour à tour enfant, adulte et vieillard, mais il a à chaque instant l'expérience des trois moments du temps où toute chose est tour à tour naissante, croissante et périssante, et qui est l'expérience même de la création. Le vieillard est déjà dans l'enfant qui subsiste encore dans le vieillard, et l'adulte qui ne veut être ni l'un ni l'autre est l'un et l'autre à la fois : il est l'équilibre des deux. Et à l'égard de tout ce qui passe je suis tout à la fois enfant et vieillard.
Il y a plus. Tous les hommes qui ont vécu avant moi sont présents au fond de moi et ne cessent de me faire entendre leurs voix. Tous ceux qui viendront après moi sont penchés sur moi murmurant à mon oreille et me tirant derrière eux. Tous ceux qui vivent aujourd'hui avec moi, ceux mêmes qui sont le plus éloignés de moi sont présents à côté de moi et ne cessent de me parler quand je crois n'écouter que moi. C'est l'humanité tout entière qui agit et qui parle en moi. Dans le moindre de mes gestes, dans la moindre de mes pensées une foule invisible est là, mêlée à moi qui ne cesse de m'encourager ou de me retenir.