On pense justement que l'homme est méprisable quand il n'a d'égard qu'à des considérations d'amour-propre ou d'opinion. Mais à mesure qu'il descend en soi plus profondément, il y trouve un être spirituel et divin, bien qu'il existe aussi peut-être une certaine profondeur de la chair qui est proprement démoniaque, et que l'amour-propre et l'opinion parviennent souvent à cacher comme l'autre. Mais l'esprit a plus de profondeur que la chair : il l'enveloppe de lumière : il découvre ses limites et il nous en délivre.
Profondeur et intimité, c'est une même chose. Tant il est vrai que c'est au-dedans et non point au-dehors qu'il faut chercher l'essence du réel. Profondeur, intimité, signes de l'infinité que chaque être porte au fond de soi et qu'il n'épuise jamais. Mais cette infinité du réel, où réside-t-elle sinon au point où deux êtres découvrent non pas à proprement parler qu'ils ne font qu'un ou qu'ils sont deux et semblables l'un à l'autre, mais qu'ils sont différents l'un de l'autre, bien qu'ils n'existent que l'un par l'autre et ne cessent de se donner mutuellement l'existence l'un à l'autre.
À mesure que l'intimité devient plus parfaite et pure, ce qu'elle livre, ce sont, non pas comme on le croit, les différences irréductibles entre les êtres, mais cette source commune où chacun ne cesse de puiser et cet homme possible que chacun porte en soi et qu'il lui appartient non pas de découvrir, mais de réaliser. Tous les individus se rapprochent les uns des autres à mesure qu'ils se rapprochent de leur origine. C'est avec une sorte de tremblement qu'ils parviennent à dépasser en eux cet être déjà fait qu'ils montrent à tous les regards pour pénétrer jusqu'à cet être qui se fait et qui porte la responsabilité de lui-même, toujours prêt à se replacer en ce point émouvant et mystérieux où, avec son propre consentement, le virtuel en lui se réalise. Il faut aller jusque-là pour pénétrer dans l'intimité d'un autre être. Nulle amitié qui s'arrête avant d'y être parvenue ne mérite le nom d'amitié. Et il n'y a point d'homme en qui l'amitié ne soit possible et ne se manifeste au moins par éclairs.