La plupart des hommes n'ont entre eux que des rapports anonymes. Ainsi se constitue cette société apparente qui mériterait mieux le nom de troupeau. Mais que j'accomplisse cet acte libre par lequel je revendique la responsabilité de ce que je suis, alors je fais aussitôt la rencontre d'autres êtres libres comme moi qui, si différent que soit l'usage qu'ils font de leur liberté, habitent avec moi un monde qui nous est commun et qui est le monde spirituel ou le monde de l'intimité.
Entrer en rapport avec un autre être, c'est reconnaître en lui la présence d'une liberté, non point peut-être ce pouvoir de choix avec lequel on la confond souvent et qui nous livre à l'arbitraire pur, mais cette spontanéité parfaite qui fait que chacun, libre de toute contrainte venue du dehors, trouve en lui-même la racine intérieure de son être. Il faut que ce que je découvre en vous, ce soit cette initiative propre qui fait que tout recommence pour nous à chaque instant, que je suis pour vous, que vous êtes pour moi un être tout neuf devant qui s'ouvre comme devant moi un avenir inconnu qui dépend de nous seuls.
Être capable de se replacer dans cette situation native en face de tout être que l'on rencontre dans le monde, quelle que soit la déchéance où il est tombé, c'est apprendre à l'aimer. Car, que pouvons-nous aimer dans un autre être sinon cette carrière que nous allons parcourir ensemble ? Que pourrait-on haïr en lui en dehors de cette nature qui l'enferme ou le retient ou de cette volonté qui s'y complaît et la pervertit encore ? Mais qui ne voit que dès que l'intimité commence cette nature est oubliée et la volonté même n'a plus de regard pour elle ? Elle est bien au-delà. Nous sommes l'un et l'autre transplantés au premier moment de la création, l'oreille attentive à notre plus secret désir qui est le désir même que Dieu a sur nous.
Je n'ai de communication avec un autre être, je ne puis le respecter et l'aimer d'un amour spirituel que là où je rencontre en lui sa liberté et non point sa nature. Car si je ne vois en lui que sa nature je n'ai de contact avec lui que dans la mesure où je me réduis moi-même à ma propre nature. Et les liens qui nous unissent ne sont rien de plus que ceux du tempérament et de la chair. Alors l'hostilité est toujours prête à surgir.
Dans nos relations les plus profondes avec les autres hommes, avec cette essence cachée d'eux-mêmes que l'apparence qu'ils donnent ne cesse jamais de trahir, nous avons sans doute moins d'égard à ce qu'ils sont, — car ce qu'ils sont, déjà ils ne le sont plus, — qu'à ce qu'ils devraient être et qui ne cesse de les solliciter et de les faire agir.