Il est admirable que le même mot d'intimité serve à la fois pour désigner le réduit le plus inaccessible de la conscience solitaire et la communication la plus étroite de deux consciences entre elles, ce qui confirme une fois de plus que les rapports que chacun a avec un autre sont les mêmes que les rapports qu'il a avec soi : ils en sont le prolongement et l'épreuve et en redoublent le secret au lieu de l'abolir. Ainsi c'est seulement avec mon ami le plus intime que je deviens tout à fait intime avec moi-même.
Là où il n'y a pas entre deux êtres cette communication subjective évidente et mystérieuse et telle que chacun d'eux est présent dans la conscience de l'autre comme une partie de lui-même, c'est comme s'il n'y avait rien.
Il faut rompre avec tout homme qui est tel qu'à aucun moment on ne pourrait vivre avec lui dans l'intimité la plus pure. Mais en est-on jamais sûr et y a-t-il davantage de sa faute ou de la nôtre ? La plupart des hommes se contentent le plus souvent de ces relations de surface qui n'intéressent en eux que l'amour-propre, hors d'eux que l'apparence et qu'il faudrait abolir ou transfigurer. Il n'y a de relations véritables que celles qui rendent les êtres en un certain sens consubstantiels les uns aux autres, c'est-à-dire qui créent entre eux le même dialogue que chacun d'eux ne cesse d'entretenir avec lui-même. Ainsi on peut penser tour à tour qu'il n'y a d'intimité qu'au moment où l'on rentre en soi et qu'au moment où l'on sort de soi. Ce qui est singulièrement instructif car il y a un point où ces deux moments coïncident.
Dans le charme du premier contact, il semble que deux êtres se livrent l'un à l'autre ; pendant un moment ils ne vivent que l'un de l'autre, ils ont appris à connaître l'un par l'autre leur propre secret. Car le signe de la communication réelle entre deux êtres, ce n'est pas que le secret de chacun d'eux soit découvert à l'autre, c'est que chacun découvre grâce à l'autre qu'il a proprement un secret. Mais le secret n'est rien s'il ne se renouvelle pas à chaque rencontre, s'il ne se montre pas inépuisable. On le voit bien dans l'amour dès qu'il a commencé de naître : c'est là son critère le plus sûr.