C'est du monde des consciences et non pas du monde des choses qu'il est vrai de dire qu'il forme un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Et le monde des choses à cet égard n'est qu'une image de l'autre. Pourtant chaque conscience n'est capable de dire moi que pour elle, et la circonférence qu'elle trace autour d'elle a toujours un rayon très petit. Ainsi il semble que ce pouvoir qu'elle a de dire moi la confirme dans la solitude et la sépare de tous les êtres qui sont dans le monde et qui ont pourtant le même pouvoir. Mais dès qu'il se renonce lui-même, ce moi dilate jusqu'à l'infini le cercle où il commence par s'enfermer, et rencontre partout autour de lui d'autres êtres qui disent moi comme lui.
Ainsi, pour se rencontrer, il faut que deux êtres se fuient et s'éloignent de leur propre centre : mais s'ils ne dépassent pas leurs propres frontières, ils ne peuvent faire que se heurter. Faut-il donc qu'en dépassant les miennes, je cesse d'être ce que je suis, ou qu'en pénétrant les vôtres je devienne ce que vous êtes ? Et faut-il qu'il en soit de même pour vous, de telle sorte qu'il s'opère entre nous une sorte de métempsycose spirituelle ? Cela semble vrai sans doute si l'âme habite en effet là seulement où elle agit. Mais comment deux êtres pourraient-ils songer à échanger leur existence séparée ? En réalité le mouvement qui les porte l'un vers l'autre les porte tous les deux vers la source commune de leur existence propre ; ils ne se rencontrent qu'au-delà d'eux-mêmes : alors seulement au moment où chacun d'eux pense qu'il se perd, il trouve l'autre et se trouve.