Cependant cette expérience, la plus émouvante de toutes, qui me découvre l'existence d'un moi qui n'est pas mon propre moi mais le moi d'un autre, est un scandale pour la raison. Malgré les témoignages les plus répétés de la conscience commune, malgré certains moments privilégiés où la présence d'autrui s'impose à moi avec plus d'évidence encore que l'existence de moi-même, la raison conteste toujours une telle expérience et la déclare impossible : car comment aurais-je une autre expérience que celle d'une chose ? On n'observe autour de soi que des exemples d'une incompréhension qu'il est impossible de vaincre, d'un isolement qu'il est impossible de rompre. Je vois bien qu'il y a d'autres corps dans le monde qui ressemblent au mien, et je conjecture qu'il y a derrière eux un être secret capable de dire moi comme moi. Mais cet être qui est capable de dire moi n'est point un nouveau corps plus subtil que l'autre et qui pourrait se révéler à moi si mon regard était plus pénétrant. C'est une âme et non point un corps, un voyant et non point une chose vue, une conscience éveillée et agissante et non point un objet qu'une autre conscience pourrait trouver devant elle.
Comment donc pourrait-il y avoir un pouvoir de dire moi dans toute cette région du monde où je ne suis pas et que je définis précisément comme étant extérieure à moi, ou selon le mot des philosophes, comme étant un non-moi ? Ou bien alors dans le moi des autres, c'est moi encore qui dis moi. J'imagine à peine qu'il puisse en être ainsi de leur propre moi à l'égard du mien quand ils pensent qu'à mon tour je puis dire moi. Il faut donc que tous les êtres empruntent à une source commune le même pouvoir qu'ils ont de dire moi. Car plus on y pense, plus on voit qu'autrement ce pouvoir ne pourrait que les séparer au lieu de les unir, qu'il inviterait chacun d'eux à se suffire, qu'il creuserait entre eux un intervalle qu'aucun artifice ne réussirait à franchir. Ils n'auraient de contact qu'avec eux-mêmes ; et si pourtant ils communiquent, il faut que ce soit dans une intimité plus pure, interrompue et comme obscurcie par l'ombre de leurs corps.
Mais c'est là proprement un acte de foi car le propre de la foi est de se porter au-delà de tout ce qui se montre, à quoi la connaissance elle-même se réduit. Or ce n'est pas dire, comme on le fait souvent, que la foi est au-dessous de la connaissance, ni qu'on y a recours dès que la connaissance se dérobe ; car elle est d'une autre espèce : elle est une relation immédiate entre les esprits comme la connaissance est une relation immédiate entre l'esprit et les choses. C'est dire que, comme il y a en nous une puissance par laquelle nous entrons en communication avec les choses, il y a aussi une puissance par laquelle nous entrons en communication avec les êtres, c'est-à-dire par laquelle nous attendons et exigeons d'eux cette existence intérieure et cette réciprocité d'intention que les choses ne peuvent nous donner. Mais alors la connaissance des choses elles-mêmes n'est rien de plus qu'une médiation entre les esprits.