Nous croyons toujours habiter dans le monde des choses ou dans le monde des idées : mais, dit profondément Vauvenargues, nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien. De même l'homme supporte aisément tous les maux qui lui viennent des choses, ou ceux qui lui viennent des bêtes féroces. Mais il ne peut supporter ceux qui viennent d'une volonté humaine. L'homme ne peut avoir que l'homme pour bourreau.
Et l'on voit bien aussi qu'autrui est toujours pour moi l'occasion du péché, péché de jalousie, péché de haine qui est peut-être aussi l'unique péché. Il arrive qu'autrui ne soit pour moi que l'objet d'une convoitise que l'on confond parfois avec l'amour ou ce qui revient au même, qu'un moyen destiné à me servir. Mais cette occasion change de sens, dès que l'amour-propre est oublié : dans la charité c'est moi qui ne pense plus qu'à servir.
Un monde spirituel s'ouvre alors devant nous, tout à la fois familier et inconnu, une société commence à se former et l'inquiétude se mue sans cesse en sécurité et le manque en possession. C'est ce que l'on voit dans l'amour, dans l'amitié et dans les rapports mutuels de maître à disciple qui ne diffèrent pas autant qu'on pourrait le croire de l'amitié et de l'amour : or en présence d'un autre homme, chacun de nous, le plus grand comme le plus humble, est tour à tour disciple et maître.
Quelle chose extraordinaire qu'il puisse exister hors de moi d'autres êtres et que je ne puisse ni m'en passer ni les supporter. Ce sont les rapports avec eux qui remplissent toute notre vie et c'est pour cela que nous les remarquons à peine. Car la matière se dresse entre eux et nous et arrête seul notre regard. C'est elle qui fait l'objet de notre science. Pourtant, nos plus grands malheurs, nos plus grandes joies viennent des autres. Il y a peu d'hommes qui puissent rester longtemps en tête à tête avec eux-mêmes : ils soupirent vers un ami qui les en délivre ; ils se contentent souvent d'un indifférent. La présence d'un ennemi est même pour eux une sorte de soulagement.
Et pourtant, ils appellent en même temps cette solitude de tous leurs vœux, ils gémissent de la voir s'interrompre : il faut avoir le courage de dire qu'il n'y a sans doute personne au monde qui, en présence de l'ami le plus sûr, n'ait senti parfois se former puis s'évanouir en lui la ride légère de l'importunité. L'homme aspire à être seul dans le monde comme s'il voulait occuper lui seul toute l'étendue du réel. Un autre est toujours pour lui un obstacle qui l'en empêche : aussi cherche-t-il à en faire l'instrument même de son règne ou sinon à l'anéantir. Mais il finit toujours par s'apercevoir que la possession de tous les objets qui sont dans le monde vaut moins qu'un fétu en comparaison du simple regard d'un inconnu. Le contact d'un autre être est toujours une épreuve qu'il faut avoir le courage de supporter : il faut qu'elle m'humilie à la fois et qu'elle m'exalte. Il semble qu'en lui comme en moi un dieu est prêt à surgir qui, au moindre signe, ouvre ses bras à l'autre et l'emporte jusqu'au septième ciel.