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Semblable à l'animal qui, observant devant lui une présence inconnue et sentant battre en elle une vie qui n'est pas la sienne, se réduit tout entier à cette anxieuse alternative d'en faire une proie ou de devenir lui-même sa proie, ainsi quand un homme rencontre un autre homme, c'est pour lui un étranger, mais qui a une face d'homme comme lui et dont il se demande dans une sorte de tremblement, aujourd'hui comme au premier jour, s'il vient au-devant de lui pour partager sa vie ou pour la détruire.

Qu'est-ce en effet qu'un autre homme, sinon une initiative, une volonté qui ne sont pas les miennes, dont je ne suis pas le maître et qui m'obligent à être toujours sur le qui-vive ? Il n'y a plus en moi qu'une muette interrogation sur ce qu'il va être pour moi. Qu'est-ce que son regard me promet ? Qu'est-ce que sa main m'apporte ? Va-t-il soutenir et agrandir l'être que je suis ? Où va-t-il l'opprimer et le meurtrir par sa seule présence avant même d'agir ?

Aussi bien le premier contact de deux êtres humains est-il toujours plein d'hésitation, de timidité, de crainte et d'espérance. Chacun éprouve une sorte de frémissement devant ce mystère vivant qui s'offre tout à coup à lui. Ne sera-ce là pour lui qu'un passant ? Va-t-il y découvrir un bourreau ou un frère ? Dans ces premières approches il retarde la rencontre en perdant et du temps et des paroles, désirant et redoutant à la fois qu'elle se produise.

C'est un autre, dit-on. Il semble que ce soit d'abord pour moi un ennemi qui contredit tout ce que je suis. Sa seule présence m'offusque et me nie. Car le propre du moi, c'est d'aspirer à régner sur le monde. Il faut donc qu'il en chasse tout autre moi ou qu'il craigne à son tour d'en être chassé. La terre entière m'était promise : et voilà qu'elle commence à m'échapper. Cette existence que je trouve tout à coup en face de moi est si différente de celle d'un objet que devant ce regard, c'est moi-même, comme on l'a dit, qui me sens devenir objet et peut-être gibier.

Cependant cet être qui n'est pas seulement autre que moi, qui est véritablement le moi d'un autre, me donne à moi-même la conscience du moi que je suis. Jusque-là j'étais perdu dans un monde qui n'offrait nulle part d'existence comparable à la mienne. Or, voilà que je découvre un pouvoir qui n'est plus le mien, qui balance ses effets, qui tantôt le devance et tantôt lui répond. C'est le miracle d'une conscience qui n'est pas ma conscience, mais qui la reflète, qui prolonge l'être que je suis, découvre en lui des puissances insoupçonnées et fait éclater cet éternel dialogue avec soi qui ne peut se consommer autrement qu'en un dialogue avec tout l'univers.

Car dès que je me trouve en face d'un autre, tout mon être est ébranlé et, si l'on peut dire, mobilisé, tous mes états deviennent plus aigus, je ne me contente plus de les subir. Ce sont déjà des actes. Mon être psychique cesse de se considérer comme un être donné qui accepte d'être ce qu'il est ; il se change déjà en un être possible qui prend la responsabilité de ce qu'il va être. Le moi ne reste plus à la surface de l'existence et de la vie : en soi, hors de soi, il cherche quelle est leur signification la plus profonde et entreprend de la leur donner. La plus grande épreuve qui puisse être donnée à un homme, c'est la rencontre d'un autre homme. Car elle le révèle à lui-même. Et il arrive tantôt qu'elle le comble et tantôt qu'elle le supplicie.

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