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De Dieu même nul ne saurait rien, s'il considérait son propre moi comme un absolu au-delà duquel il n'y a rien qu'un monde de choses indifférentes, et refusait de pénétrer avec un autre moi dans ce monde spirituel qui leur est commun et qui ne cesse de se former et de s'agrandir par leur mutuelle contribution. Quelle serait ma misère si j'étais seul en présence des choses ! Quel orgueil de penser que je suis un être unique et privilégié capable de me suffire indépendamment de tous les êtres qui sont avec moi dans le monde pour exprimer l'infinité de la puissance créatrice, que je dois me séparer d'eux pour être tout à fait moi-même ! Je veux alors que Dieu soit à moi seul. Mais Dieu ne l'a pas permis. Il a voulu que les hommes ne puissent communiquer avec lui qu'en communiquant entre eux, comme s'il n'était rien de plus que cette vivante communication. Il a voulu que chacun d'eux, même le plus humble, même le plus sot, même le plus méchant, m'apporte sur le monde quelque révélation que je n'aurais pas reçue si j'étais demeuré seul.

Et Dieu veut encore que nous l'imitions. De même qu'il réalise son essence en se donnant à d'autres esprits qu'il appelle à jouir de la vie et de la lumière qui sont en lui éternellement, de même, il nous demande de créer notre propre essence en faisant participer aux dons que nous avons reçus tous les êtres que nous trouvons sur notre chemin.

Inversement, mon existence a toujours besoin d'être confirmée par autrui. Autrement il me semble que je reste moi-même séparé du monde et de l'existence elle-même ; je ne suis plus qu'une possibilité pure ; je ne puis plus distinguer le rêve de la réalité. Car ce qui les distingue, c'est que le rêve interrompt mes rapports avec autrui : c'est un monologue que je poursuis sans lui. Il peut être présent dans mon rêve, mais c'est une présence illusoire qu'il dément si je le rencontre.

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