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On dit parfois que l'homme vit dans le temps, au lieu que l'animal vit seulement dans l'instant. Cela n'est pas tout à fait vrai. Car l'animal aussi est appuyé sur ce qui vient d'être et penché sur ce qui va être. Mais il subit la loi du temps au lieu que l'homme la produit. L'homme lui aussi est incapable de rompre jamais avec l'instant qui le cloue au devenir : mais dans l'instant il oscille sans cesse de l'idée de son être possible à l'idée de son être accompli. Et le passage de l'un à l'autre est la vie même de son esprit.

C'est que l'homme est d'abord un être qui dispose de son attention. Il n'est point nécessairement attiré par la chose présente. Il peut en retirer son regard et l'appliquer ailleurs. L'animal au contraire ne cesse d'être fasciné par elle. On peut dire aussi bien qu'il vit dans un état de perpétuelle distraction, car il n'y a que l'homme qui soit attentif ou du moins qui puisse l'être, si être attentif c'est être maître de son attention, en choisir toujours l'objet et l'emploi.

L'animal n'a point de for intérieur : quand il se tourne vers soi, il s'endort ou entre dans un rêve qui continue son existence sensible et ne l'en détache jamais. Il se meut dans un monde où il se contente de pâtir. Et l'homme aussi en tant qu'il n'est qu'un animal. Mais en tant qu'il est un homme, il se meut dans un monde dont il veut pénétrer le sens et à qui il veut en donner un. Le premier est le monde des corps et le second le monde de l'esprit. Contrairement à ce que l'on croit, celui-là est propre à chacun, celui-ci commun à tous. Le premier n'a d'existence que par la sensation, et l'autre n'a d'existence que par la pensée.

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