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Le loisir chez l'animal engendre le jeu, qui est si l'on peut dire l'essai de toutes les possibilités de son corps : tous les mouvements du jeu sont accomplis avec une sorte de désintéressement et seulement pour le plaisir ; ils trouvent dans l'espace une sorte d'exercice pur. Telle est aussi la figure de la vie de l'esprit : celle-ci est une sorte de jeu supérieur dont la conscience est le champ. Là, tous les possibles qui sont dans le monde subissent tour à tour une sorte d'épreuve : mais c'est afin que chacun de nous puisse choisir parmi eux le possible dont il fera l'être qui sera lui-même.

Car si l'homme contient en lui toutes les puissances de la nature, c'est parce qu'il a le pouvoir de les affirmer ou de les nier, de les refouler ou de les exercer par un acte libre. Ainsi on a bien le droit de dire, comme on le faisait autrefois, que la nature n'a été créée qu'en vue de l'homme, mais c'est parce qu'elle lui fournit tous les matériaux et toutes les ressources dont la disposition n'appartient qu'à lui seul.

Et s'il n'y a point de limite au progrès de l'humanité, c'est non point proprement parce qu'elle a l'infinité du temps devant elle, mais parce qu'à partir du moment où la volonté s'affranchit de l'instinct, toutes les frontières à l'intérieur desquelles sa nature prétendait l'enfermer se trouvent tout à coup rompues.

Mais il faut que l'homme, dans une sorte d'ivresse de la liberté, se garde d'une autre servitude qui est pire que celle de l'instinct, et qu'il s'impose cette fois à lui-même. Car le besoin de produire toujours quelque œuvre nouvelle, d'exercer sur la matière une domination toujours plus grande, sont des contraintes pires que celles de l'instinct. Les chaînes que forge notre liberté sont plus lourdes à porter que celles auxquelles la nature nous assujettit. Un être qui se réduit tout entier à sa propre nature ne se sent point divisé avec lui-même : mais celui qui porte en lui toute la nature veut se prouver sans cesse à lui-même qu'il est libre. Et la nécessité où il est d'exercer toujours sa liberté devient pour lui si pesante qu'il éprouve une sorte de nostalgie à l'égard de la spontanéité naturelle qu'il a perdue et qui devient aussi pour lui une sorte de modèle de la liberté véritable. Mais l'idéal de la liberté, c'est de faire que les mouvements de l'esprit ressemblent à ceux de la nature, qu'ils les prolongent au lieu de les abolir, qu'ils en soient comme la fleur.

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