L'homme est médiateur entre la chair et l'esprit. Non pas que la chair et l'esprit existent séparément avant que l'homme ait commencé à agir ni que sa nature soit un effet de leur mélange. Il faut dire au contraire que l'homme se fait lui-même chair ou esprit par une option de sa liberté. Dès que la liberté s'abandonne ou se renonce, le moi retombe sous la loi de l'inertie : il n'est plus que matière. Et cette matière fait de lui un être de chair qui ne connaît d'autre état que la sensation et la passion. Mais dès que la liberté entre de nouveau en jeu, le moi est tout entier avec elle ; il récuse tout ce qui la limite et la contraint ; il découvre sa participation à l'absolu : l'infini est ouvert devant lui. En cela seulement réside la valeur de l'homme et la raison qu'il a d'avoir confiance et d'espérer toujours. La conscience qu'il a de soi en fait à la fois le véhicule et le témoin de la puissance créatrice.
L'homme est un milieu entre l'animal et Dieu ; il est incapable de devenir jamais ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre. Mais il oscille entre ces deux extrêmes. Il est le balancier de la création. L'animal subit l'évolution, mais l'homme la conduit. Il est un animal qui évolue vers Dieu.
L'homme a une histoire qui accumule en lui comme un capital spirituel tous les événements qu'il a traversés, toutes les actions qu'il a faites. Mais l'animal n'a qu'une nature qui l'asservit à son espèce, c'est-à-dire à l'instinct et à la chair. Le propre de l'activité humaine, c'est donc qu'elle cesse d'être assujettie à la loi de l'espèce comme l'activité animale. Aussi longtemps qu'elle l'est, c'est l'animal qui parle dans l'homme et non point l'homme. Dans l'homme il y autant d'espèces que d'individus. Et il est vain de vouloir s'arrêter à la race, qui appartient à la nature, alors que l'homme ne commence qu'avec la liberté.
Les animaux se sont partagés tous les modes de l'activité, l'homme les rassemble en lui et, en optant entre eux, il se libère de toutes les servitudes de la nature. À l'usage de l'organe qui lui a été donné il préfère celui de l'instrument qu'il a inventé. Il est vrai qu'il peut en devenir l'esclave à son tour : et quand il semble guider l'instrument, c'est souvent l'instrument qui le guide. Mais il est capable aussi de s'en détacher. Il est toujours au-dessus : car il n'accepte pas de n'être qu'un rouage dans ce grand univers. Il veut l'assumer tout entier, c'est-à-dire non pas seulement en prendre possession par la pensée, mais le recréer sans cesse, comme Dieu lui-même, qui ne se laisse jamais emprisonner par sa création.
C'est donc le propre de l'animal de rester toujours fidèle à sa nature, lion ou agneau, vautour ou colombe. Mais le propre de l'homme c'est de l'outrepasser toujours. Et s'il trouve en lui toutes les possibilités à la fois c'est afin de lui permettre tantôt de l'embellir et tantôt de la corrompre. Car selon l'usage qu'il en fait, il devient, dit Aristote, le meilleur des animaux ou le pire.
On croit parfois que la seule originalité de l'homme, c'est de mettre son intelligence ou sa volonté au service du besoin et de l'instinct ; c'est là un idéal qui suffit à presque tous : mais l'homme n'est alors qu'un animal plus savant et plus habile, et qui est capable de pervertir en lui toutes les fins de l'animalité. Il vaudrait mieux dire que sa vocation est de mettre toutes les puissances du besoin et de l'instinct au service de l'intellect et du vouloir. Alors au lieu de les anéantir, il leur donne une signification qui les transfigure.