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skepvox

A bien examiner la philosophie de Duns Scot, on s'aperçoit qu'elle reprend les points de vue les plus essentiels de l'ancien augustinisme médiéval : l' " être " se distinguant mal de l' " entité " ; l'intelligibilité directe de l'individu corporel, ou l'individuation sans rapport nécessaire à la matière ; la tendance à un empirisme intellectuel soit intuitif, soit réceptif ; et toutes thèses connexes. L'originalité de Duns Scot consiste, non seulement à avoir réduit cet ensemble de propositions, plus ou moins traditionnelles, en un système admirablement agencé, mais plus encore peut-être à avoir tenu la gageure d'édifier un réalisme modéré au moyen d'éléments qui, de leur nature, appelaient, soit un ontologisme intuitionniste, soit un nominalisme aigu. Les transpositions perpétuelles que nécessitait ce réalisme dogmatiste font, pour nous, la difficulté des thèses spécifiquement scotistes. La conciliation de l'inconciliable s'y opère verbalement, par décret, par définition hardie, en présentant l'antinomie elle-même pour un mode de l'être et pour une loi interne du concept : songeons par exemple à la " distinctio formalis a parte rei " et à l' "unitas realis minor numerali ", projections audacieuses du " mode propre " de l'entendement dans le réel.

Si l'on concède à Scot cet amalgame suspect d'unité et de multiplicité, on doit le suivre jusqu'au bout, car sa dialectique ne bronche pas. Mais alors même, malgré des apparences parfois plus brillantes, on n'obtiendra pas de lui une métaphysique aussi compréhensive que celle de S.Thomas ; lorsqu'on fera le bilan du scotisme, on devra, au total, y compenser un semiagnosticisme par un semifidéisme. Après avoir paru disputer la palme à Platon, au point d'encourir le reproche d'ontologisme platonicien, on ne se trouvera, tout compte fait, séparé d'Occam que par la frêle barrière d'une affirmation réaliste mal justifiée. Car Occam, peut-on dire, c'est Duns Scot, moins le dogmatisme réaliste.[1]

A partir de Duns Scot, l'antique antinomie de l'Un et du Multiple, désormais rouverte, va s'engager dans des voies nouvelles et prendre de plus en plus les apparences d'un conflit entre la tendance ontologiste ou rationaliste et la tendance empiriste. Jusqu'à l'avènement de la critique kantienne, la philosophie moderne – que nous antidaterons d'Occam – ne sera guère qu'un va et vient entre les deux tendances. Et ce développement en partie double ramènera successivement au jour nombre de présupposés latents dans les philosophies médiévales non-thomistes.


  1. En terminant cette rapide monographie, nous tenons à répéter qu'elle n'embrasse qu'un aspect – important il est vrai – de la philosophie de Duns Scot. Pour mettre celle-ci dans son plein jour, il faudrait étudier aussi, chez le grand Docteur franciscain, la métaphysique de la volonté et marquer le complément qu'elle apporte à quelques impuissances de la spéculation pure. Nous croyons d'ailleurs que D. Scot, sans avoir professé l'indéterminisme absolu qu'on lui a parfois attribué, isolait trop l'intelligence de la volonté : il introduisait ainsi, en métaphysique, un principe dissolvant

    Répétons aussi – car nous ne voudrions pas qu'il subsistât de malentendu à ce sujet – que nous n'ignorons pas les objections soulevées récemment contre l'authenticité de telle ou telle œuvre, traditionnellement attribuée à D. Scot. Qu'en faut-il penser ? Pour mener à bien cette délicate « recherche de la paternité », nul n'est mieux qualifié ni outillé que les savants éditeurs de Quarrachi. A eux de poser, si c'est possible, le verdict définitif, dans leur édition, impatiemment attendue, des Opera Scoti. Nous avons dit franchement pourquoi les conclusions de leurs « essais »préparatoires ne nous avaient pas convaincu sur tous les points. S'il appert finalement que le De rerum principio et les Theoremata ne sont pas de Scot, mais de disciples plus ou moins fidèles, on conviendra – et cela seul importe à notre dessein – que le tableau tracé par nous représente au moins un « milieu scotiste »assez proche du Maître subtil. ↩︎

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