Quelles sont maintenant les raisons de cet extraordinaire ascendant exercé sur son siècle par le pauvre d'Assise, et qui aujourd'hui encore s'étend au-delà des limites de l'Église, et même de la chrétienté ? Elles tiennent toutes sans doute dans cet état de simplicité parfaite, dans ce dépouillement absolu de l'amour-propre qui, en abolissant les obstacles qui séparent l'âme de Dieu, rendent sa présence visible et son action évidente à travers tous les événements auxquels nous sommes mêlés. Il nous montre dans le monde un ordre divin qui éclaire notre intelligence et dirige notre volonté, pourvu que nous soyons seulement attentifs et consentants. Et les conflits qui déchiraient autrefois la conscience se trouvent miraculeusement apaisés. La misère de notre condition acceptée et aimée nous apporte plus de richesses que nous n'en pouvions désirer. La nature qui, jusque-là, nous paraissait opaque et ténébreuse, est enveloppée de rayons : au lieu de nous résister, elle devient la servante de la grâce. Le temps cesse de nous diviser et d'être un sursis qui nous fait languir après l'éternité : déjà il nous la rend elle-même présente. L'action n'est plus le contraire de la contemplation : elle la favorise, puisqu'elle est déjà une union à la volonté divine, une coopération avec sa volonté créatrice. Enfin, le renoncement au plaisir, loin de nous retirer quelque bien, nous donne un surplus incomparable dans la joie même d'agir et d'aimer.
Examinons tour à tour ces différents aspects de la spiritualité franciscaine. D'abord la Pauvreté qui, dans la vie de saint François et dans les règles de l'ordre, est la vertu cardinale dont toutes les autres dépendent. Elle va plus loin qu'on ne pense. Elle ne fait qu'un avec cette simplicité intérieure par laquelle nous remettons à Dieu, dans une confiance sans arrière-pensée, notre âme tout entière, nue et libre, — sans attache à aucun objet différent de lui, — avec cette pure et sainte simplicité qui confond toute la sagesse du monde. Elle creuse ce vide de l'âme que nous ne devons jamais cesser d'agrandir, afin qu'il n'y ait en elle qu'une place libre que Dieu viendra remplir. Plus l'âme ressent son indigence, son insuffisance, plus elle obtient un sentiment vif de cette abondance infinie dont elle a besoin, qu'elle appelle, et qui déjà commence à lui être donnée. Les frères mineurs se font moindres que tous. Ils savent que ceux qui s'humilient sont ceux qui ont le plus de grâce parce qu'ils créent en eux la pente qui permet à Dieu de descendre jusqu'à eux. Ils veulent être invisibles comme lui. Le sentiment de sa grandeur leur est donné en même temps que celui de leur petitesse. Comme le nom le veut, l'humilité nous retient à la terre : elle nous empêche de tomber ; mais elle nous oblige à regarder le Ciel. La pauvreté est le plus grand de tous les trésors parce qu'elle nous enseigne à tout quitter pour tout avoir. Car la véritable richesse consiste à ne pas désirer ce que l'on ne possède pas et à ne pas tenir à ce que l'on possède. Et celui-là seul qui devant Dieu est dénué de tout autre bien, a Dieu lui-même devant lui.
La pauvreté va plus loin encore : elle nous commande de nous décharger aussi de tous les soucis et de toutes les inquiétudes où nous gardons trop d'égards pour nous-même, pour notre sensibilité propre, pour notre responsabilité personnelle, où nous n'abandonnons qu'incomplètement à Dieu le soin de notre destinée. Or il arrive que, pour les êtres les plus délicats et les plus scrupuleux, ce sacrifice soit le plus difficile à faire. Mais Dieu veut nous donner une légèreté et une pureté spirituelles qui nous délivrent même de ces chaînes intérieures et qui permettent à l'élan de l'âme d'arriver jusqu'à lui : et il faut pour cela qu'il n'y ait plus rien qui l'appesantisse. La pauvreté n'est donc ni un état qui nous est imposé, ni un don qui nous est fait : c'est une science profonde qu'il nous faut acquérir. Elle nous purifie et elle nous délivre de tout ce que nous possédions, elle nous en montre la misère ; mais elle nous découvre en même temps un bien infini qui nous appartient si nous consentons à lui appartenir.