Le propre de la sainteté, c'est de nous faire vivre dans l'atmosphère d'un perpétuel miracle. Et nous disons que nous avons affaire au miracle lorsque nous sentons que l'action de Dieu se trouve présente dans tout ce que nous voyons et dans tout ce que nous faisons. À cet égard on peut dire qu'il y a une sorte de contradiction entre l'action du savant et celle du saint. Tout l'effort du savant consiste à dépouiller le monde et la vie de leur caractère miraculeux et l'on sait bien qu'il n'y parvient pas : car le monde, dans le visage que nous en donne la science la plus profonde, demeure aussi mystérieux, et peut-être davantage, que dans le visage qu'il présente à nos sens. Mais la science lui retire pourtant son caractère de miracle parce qu'elle suppose qu'il se suffit à lui-même, qu'il réside dans un ensemble d'objets ou de phénomènes situés dans l'espace ou dans le temps et liés entre eux par des lois plus ou moins complexes que l'on découvre peu à peu. Ainsi l'esprit du savant reste immanent au monde.
Mais c'est déjà un grand miracle qu'il y ait un esprit qui puisse penser le monde et apprendre à le connaître. C'est pour cela que l'esprit est lui-même transcendant au monde. Ce n'est pas non plus dans le monde qu'il peut trouver la fin de sa destinée. Le monde est pour lui à la fois un langage et une épreuve. Il faut qu'il devienne pour l'esprit non pas un simple objet de spectacle, mais le moyen par lequel l'esprit lui-même se réalise. C'est parce qu'il est un obstacle qu'il est aussi un instrument. C'est parce qu'il est rebelle à l'esprit qu'il peut devenir pour lui un témoin. Le saint oblige sans cesse le monde à témoigner en faveur de l'esprit. C'est dire qu'il nous montre toujours dans le monde la présence vivante de Dieu. La moindre de ses paroles, le moindre de ses gestes est destiné à la faire éclater. Et dans ce monde où il n'y a rien qui ne soit miracle, de l'herbe la plus chétive jusqu'à la ronde des étoiles, du mouvement par lequel je remue le petit doigt jusqu'au vaste ébranlement des nations, il n'y a rien pourtant qui ne redevienne simple et lumineux pour celui qui découvre dans chaque chose un signe qu'il consent à reconnaître, un appel auquel il accepte de répondre.
Ce monde devient pour nous une masse aveugle et monstrueuse si nous pensons qu'il n'est rien de plus que ce qu'il nous montre, où nous sommes nous-mêmes pris comme dans un étau, qui finit toujours par nous écraser. C'est alors qu'on peut dire de l'existence même qu'elle est absurde. Mais c'est l'esprit qui en juge et qui par conséquent lui échappe. Il lui appartient donc, si l'existence est en lui et non pas hors de lui, de faire que le monde, au lieu d'obturer son regard ou de contredire ses exigences, devienne le champ de leur exercice. Le monde acquiert alors une sorte de transparence. Il n'a de sens pour nous que pour nous permettre de mesurer à chaque instant, dans le spectacle qu'il nous donne, les succès ou les échecs de notre activité spirituelle. Il ne faut pas s'étonner qu'il soit plein de lumière pour les uns et de ténèbres pour les autres. Ce qui est moins l'effet d'une pénétration de l'intelligence que de la pureté et de l'innocence du vouloir.
C'est ce miracle en acte que le saint ne cesse de nous révéler, un miracle où toutes les choses restent ce qu'elles sont, mais nous découvrent tout à coup leur essence et leur signification qui, sans lui, nous auraient échappé. L'esprit est rendu alors à sa véritable patrie. Il n'est donc pas vrai de dire que le saint s'est évadé du monde, il faudrait dire au contraire qu'il est le seul à avoir accès dans la profondeur du monde, au lieu de demeurer à sa surface. Loin de s'être dissipé, le monde lui montre le fondement même sur lequel il est établi. Il est devenu le visage de Dieu, alors que, pour celui qui le considère avec les yeux du corps, il n'est le visage de rien. Mais il ne reçoit une telle transfiguration que pour celui qui, au lieu de penser qu'il suffit de s'affronter à lui avec les seules forces dont il dispose, réalise une conversion intérieure par laquelle il devient attentif à cette présence de Dieu en lui dont procède le regard d'amour qu'il jette lui-même sur toute chose.
C'est cette conversion intérieure dont nous avons essayé d'analyser les différentes formes en étudiant tour à tour la vie spirituelle chez quatre saints différents : chez saint François d'Assise, qui a montré admirablement comment la nature elle-même est un langage que Dieu nous parle, chez saint Jean de la Croix, qui a gravi les degrés les plus hauts de la contemplation, chez sainte Thérèse, qui a réalisé l'unité la plus profonde de l'action et de la contemplation, chez saint François de Sales enfin, qui a essayé de montrer que, dans l'intimité la plus profonde de notre âme, la volonté coïncide avec l'amour.