Il y a [ainsi] une transcendance de tous les êtres les uns à l’égard des autres. Chaque être doit [en effet] être considéré comme une liberté qui s’exerce par l’assomption d’une possibilité. Or il est évident qu’un tel acte n’a aucun caractère général et commun. Il est personnel et secret : il est, pour tout autre être, transcendant comme Dieu même, et comme l’est notre propre liberté à l’expérience que nous pouvons avoir ou que les autres êtres peuvent avoir de nous-même. Cette transcendance est aussi celle de la chose à l’égard de la perception et du passé à l’égard du souvenir. Ce qui nous induit à penser que la chose perçue ou la chose remémorée ne sont rien de plus qu’un acte spirituel, auquel je demeure inadéquat et que je cherche vainement à égaler. Quand il s’agit de la chose perçue, il s’agit d’un acte qui ne vient pas de moi et que je ne parviens à imaginer, du dehors, que par les modifications que j’impose à la chose, et du dedans, par une poussée dynamique qui épanouit devant moi son apparence. Quand il s’agit du souvenir, c’est l’acte même de la perception avec le contenu auquel il s’appliquait autrefois que je cherche à évoquer. Et la comparaison devient plus aisée entre la pensée et son objet. Mais cet objet demeure toujours au-delà de l’acte par lequel je l’appréhende. On pourrait dire que ce transcendant est toujours l’objet d’une foi plutôt que d’une connaissance. Mais cela n’est pas suffisant. Car cette transcendance est posée dans son rapport avec moi, et l’opération que j’accomplis n’a de sens que parce qu’elle l’implique et s’y réfère. C’est dans ces possibilités que porte en lui le sujet transcendantal que je découvre celles mêmes que je n’ai pas réalisées et qu’un autre a choisies. Tel est le rôle de l’imagination ; j’imagine en moi, ou plutôt au-delà de moi, un autre moi qui aurait pu être moi, qui l’est jusqu’à un certain point, et avec lequel je formais déjà, avant de le découvrir, une sorte de société idéale. Le passage du possible au réel, qui se fait soit en moi, soit hors de moi, crée entre tous les êtres qui peuvent dire moi une complicité et même une fraternité.
Fin