Les différentes espèces de rencontre entre le réel et l’opération [témoignent que la découverte n’est pas seulement reproductrice, mais novatrice.]
La découverte peut se définir comme une rencontre entre le réel et nous, et le propre de la méthode, c’est de rendre possible cette rencontre. Or elle se présente sous des formes différentes selon les fonctions de l’esprit qui entrent en jeu. Dans la connaissance, nous pouvons distinguer [d’abord] les mathématiques où il semble, sous la réserve des conventions choisies initialement et d’un accord qu’elles visent indirectement avec l’expérience, que la découverte aboutit à une coïncidence parfaite entre l’opération et le résultat de l’opération, bien que le résultat puisse nous apparaître comme un objet qui s’impose à notre esprit irrésistiblement comme un objet physique. Dans les sciences de la nature, nous cherchons laborieusement une coïncidence entre l’hypothèse et l’expérimentation, et nous savons que l’expérimentation ajoute à l’abstraction de l’hypothèse la concrétité qui la remplit. Dans l’art, l’émotion naît de la pensée d’une forme réelle que l’expérience ne nous offre pas toujours : il arrive que l’expérience la suggère, et que la beauté soit d’abord comme un spectacle que nous avons sous les yeux. Mais pour arriver à en prendre possession et pour la rendre disponible quand elle est donnée, ou bien pour lui donner un corps quand elle ne l’est pas, l’artiste cherche à l’incarner ; son objet, c’est d’obtenir une coïncidence parfaite entre un mouvement de sa pensée et la réalité qui l’exprime ; et ce mouvement de sa pensée demeure inachevé, il n’est qu’un essai incertain tant qu’il n’a pas réussi à trouver dans le réel un corps qui le manifeste, qui lui répond et qui, en un certain sens, le dépasse. Car, dans cette sorte de mariage qui se produit entre la pensée et le réel, si la pensée sollicite le réel qui ne recevrait sans elle aucune lumière, le réel dans la réponse qu’il lui fait lui apporte toujours plus qu’elle n’a demandé, et même l’on peut dire que cette réponse, loin de satisfaire seulement à la question qu’[elle] avait posée, va toujours au-delà, et se présente toujours comme surabondante et imprévisible. Ce qui est la gloire de la découverte et montre à quel point c’est elle qui est novatrice, bien plutôt que l’invention qui en prépare seulement l’accès. On confirmerait encore cette vue en étudiant le rapport de la volonté avec la fin vers laquelle elle tend : elle n’est elle-même qu’une intention, orientée il est vrai vers le succès, qui, quand il se produit, lui apporte toujours plus qu’elle n’avait pensé ou même espéré, et lui apporte la présence de l’infini dans laquelle elle nous permet de nous établir, bien que nous sachions que nous ne l’épuiserons jamais. On ferait la même observation dans l’action proprement morale dont on a tort de penser qu’elle se réduit à l’intention qui nous donne une aigre satisfaction d’amour-propre, tandis que l’action bonne est véritablement une action qui produit une sorte de complicité avec le réel, qui lui donne plus de fruit encore que nous ne pouvions en attendre.