Aller au contenu

Quand la douleur est trop intense, l'activité perd toutes ses ressources et ne trouve plus assez de forces pour s'exercer. Alors ne faut-il pas dire que la douleur est un mal, mais par l'impuissance à laquelle elle réduit notre liberté et non point par la disposition qu'en fait cette liberté ? La conscience tout entière peut entrer par le seul effet de la douleur dans un état de prostration et pour ainsi dire de paralysie. Notre initiative alors chancelle et s'écroule. Il arrive que la douleur nous envahisse et nous submerge au point d'abolir ce dialogue avec soi, cette maîtrise de soi et cette disposition de soi qui sont nécessaires pour penser et vouloir. On comprend alors que la douleur elle-même soit considérée comme un mal et que l'humanité ait entrepris contre elle une lutte qui sans doute ne cessera jamais. Cependant, si le mal ici ne résulte pas d'une option, mais de l'impossibilité d'opter, l'on citerait facilement sans doute d'autres états, en dehors de la douleur, qui suspendraient aussi notre activité libre. Peut-être même tous nos états, au delà d'une certaine intensité, tendent-ils à produire le même effet : les forces de notre conscience qu'ils commencent à éveiller, à mesure qu'elles croissent, ne laissent bientôt plus de jeu à notre liberté et finissent par la bloquer.

L'abattement est une sorte de limite inférieure où la conscience douloureuse n'est plus que passivité toute pure. Mais notre activité n'est jamais tout à fait absente : tantôt elle défaille, et tantôt elle cède. Nous ne pouvons jamais résoudre le problème de la douleur par des formules abstraites. Chacun porte sa douleur d'une manière qui lui est propre. Il n'est rien demandé à aucun être qui passe les forces qu'il a : mais nul ne peut jamais dire avec certitude qu'il les a épuisées. Personne ne pourra jamais affirmer sans crainte d'erreur, au moment où il se laisse abattre par la douleur, qu'il n'y avait plus au fond de son être aucune ressource secrète à laquelle il aurait encore pu faire appel. Si l'abattement est produit par l'extrémité de la douleur, il porte pourtant avec lui une sorte de compensation, puisque la douleur devient alors moins aiguë ; elle est rendue pour ainsi dire plus sourde et plus paisible. Il importe seulement que la conscience refuse de s'y prêter. Et cela arrive pourtant, par une sorte d'abandon où la conscience devient elle-même toute douleur, où la personnalité se trouve dissoute comme si dans son excès même la douleur trouvait son unique remède.

Supprimer le surlignage