Aller au contenu

On nous reprochera peut-être de n'examiner ici que la douleur physique. Mais cette question soulève un problème difficile, qui est celui de la liaison de la douleur et du corps. Faut-il penser qu'il n'y a pas de douleur sans une certaine lésion imposée à mon corps ? Il est inutile d'invoquer, pour défendre une telle thèse, cette conception empiriste en vertu de laquelle les états de la conscience ne sont rien de plus que la traduction des états de l'organisme. Il suffit d'observer le caractère de limitation ou de passivité qui est inséparable de la douleur, qui fait que celle-ci doit toujours être subie et qu'elle ne peut l'être sans doute que par l'intermédiaire du corps. Le corps serait destiné alors à assurer l'action sur nous des causes extérieures qui la produisent. Et l'on comprendrait ainsi facilement qu'une certaine détresse du corps pût faire de la vie de certains êtres un supplice continu.

Pourtant, bien que la douleur physique puisse présenter une acuité, une cruauté qui la rendent à chaque instant intolérable, la douleur morale l'emporte singulièrement sur elle en signification et en valeur dès que nous essayons d'embrasser l'ensemble de notre destinée. Nous savons bien qu'une douleur physique peut nous occuper tout entier ; mais au lieu de dire qu'elle absorbe alors toutes les puissances de la conscience, il faudrait dire plutôt qu'elle les paralyse et qu'elle en suspend le cours. Au contraire, le caractère original de la douleur morale, c'est qu'elle remplit vraiment toute la capacité de notre âme, qu'elle oblige toutes nos puissances à s'exercer et qu'elle leur donne même un extraordinaire développement. Mais alors, il vaudrait mieux sans doute employer ici le mot de souffrance que le mot de douleur. Car la douleur, je la subis, mais la souffrance, j'en prends possession, je ne cherche pas tant à la rejeter qu'à la pénétrer. Je la sais et je la fais mienne. Quand je dis « je souffre », c'est toujours un acte que j'accomplis.

On pourrait, semble-t-il, introduire entre la douleur et la souffrance la distinction suivante : la douleur, précisément parce qu'elle est liée au corps, est liée aussi à l'instant ; dans sa continuité même, il y a toujours des ruptures et des reprises, des moments où elle fléchit et des moments où elle se ranime, une sorte de rythme, des pulsations dont chacune est une sorte de percée dans la continuité du temps. Lorsqu'elle cesse, il se produit un soulagement, un vide plein de promesse, une joie encore craintive et indéterminée. Notre être garde un certain ébranlement, mais qui n'a plus le caractère de la douleur ; dans cette sorte de tremblement où elle nous laisse et où il nous semble qu'elle peut toujours reparaître, nous ne parvenons plus à la retrouver par l'imagination.

La souffrance, au contraire, est toujours liée au temps. En elle-même, elle est un mal présent et toujours éprouvé dans le présent. Mais elle abandonne toujours l'instant pour remplir la durée. Au lieu de se renouveler, comme la douleur, par les atteintes mêmes qui ne cessent de lui venir du dehors, elle trouve en nous-même un aliment. Elle se nourrit de représentations. Elle se tourne toujours vers ce qui n'est plus ou vers ce qui n'est pas encore, vers des souvenirs qu'elle ranime sans cesse afin de se justifier et de se maintenir, vers un avenir incertain, mais où elle trouve, dans les possibles qu'elle imagine, un moyen d'accroître son tourment. On voit donc que, si le propre de la conscience est toujours de chercher à chasser la douleur, il n'en est pas tout à fait ainsi de la souffrance. La conscience sans doute ne voudrait pas souffrir et cependant, par une sorte de contradiction, la souffrance est une brûlure, un feu intérieur auquel il faut qu'elle apporte elle-même une nouvelle nourriture. Elle n'existerait pas si ma conscience pouvait être réduite tout à coup à un état d'inertie ou de parfait silence intérieur. Il faut que je ne cesse d'y consentir et même de l'approfondir. Pour la même raison, on peut dire que la douleur n'intéresse jamais qu'une partie de moi-même : mais dans la souffrance le moi est engagé tout entier ; même quand elle est apaisée, elle a modifié, imprégné ma vie tout entière. C'est qu'en réalité la souffrance, dont nous disons qu'elle remplit notre durée, va au delà de la durée elle-même. Ce n'est qu'en apparence qu'elle occupe une place dans l'histoire de ma vie ; quand elle mérite vraiment son nom, elle exprime un état permanent de notre être, c'est jusqu'à son essence même qu'elle a pénétré.

Supprimer le surlignage