On ne se purifie de toutes les souillures de l'amour-propre que par la contemplation. Tout sentiment, tout effort, toute action dépendent encore de l'amour-propre, mais jamais la pensée pure. Mieux qu'aucune parole, mieux qu'aucune action, une présence silencieuse et contemplative ennoblit et spiritualise tout ce qui l'approche.
Ainsi, il ne faut jamais se proposer l'action autrement que comme fin secondaire. Non seulement elle tient de la contemplation sa lumière et sa pureté, mais encore elle ne peut avoir elle-même d'autre fin que de fournir un nouvel objet à la contemplation : nous contemplons encore nos idées dans les œuvres de nos mains et la contemplation parfaite ne se distingue pas de la création du monde.
Les contemplatifs aperçoivent bien la nécessité de l'action, puisqu'elle est l'instrument de la contemplation : ainsi ils relèvent sa valeur au lieu de l'abolir. Et même on peut dire qu'ils excellent dans l'action, car ils sont tout près de la source qui la produit et qui l'illumine : elle n'est pour eux qu'un passage qui relie sans effort deux étapes de la contemplation. Mais les actifs n'aperçoivent pas toujours que la contemplation est nécessaire : l'action leur paraît se suffire ; ils ne voient pas que c'est dans la contemplation qu'elle naît et qu'elle s'achève.
Dans tous les temps et dans tous les pays les hommes ont compris qu'il y a des êtres qui sont faits pour une vie que la contemplation doit remplir, et c'est pour cela que les monastères ont été fondés. Mais la contemplation n'exige point la séparation, ni la soumission à des règles particulières : elle s'accommode de la vie matérielle et sociale la plus commune. Elle ne change rien aux apparences, bien qu'elle les transfigure. Et l'homme d'action lui-même témoigne du respect qu'il a pour elle, puisque ce qu'il cherche à travers l'action, presque a son insu, c'est encore à la produire.
Au moment de mourir, l'homme a renoncé à toute action ; il n'aspire plus qu'à la pure contemplation, qui est tout ce qui lui reste. Mais c'est par elle qu'il prend possession de lui-même, de son sort qui désormais est révolu et de sa vie entière qui ne paraît épuisée que parce qu'elle a produit tout son fruit.
L'action est le moyen, mais la contemplation est le but ; elle est l'action qui aboutit et qui devient tout à coup parfaite. Elle nous identifie avec l'objet contemplé, non par une effusion de sentiment qui est encore une union trop personnelle dont l'individu entend retenir tout le profit, mais par un renoncement intérieur où le moi perd le sentiment de sa séparation et obtient la présence de l'être pur.