Il y a dans la promptitude à raisonner une sorte de volupté qui est encore une volupté de l'amour-propre, de la chair et du monde. On ne voit point d'homme, s'il est capable d'y réussir, qui n'éprouve de la complaisance pour les jeux subtils de la dialectique : c'est qu'ils démontrent son habileté et lui promettent une victoire. Il a moins de goût pour la vérité, dont l'évidence l'humilie, que pour l'argument, dont l'invention le flatte. Ce sont les arguments sans matière, ou qui semblent ruiner une vérité commune, qui lui donnent les plaisirs les plus vifs. Il cherche souvent à justifier par jeu ce dont il n'est pas sûr. Il arrive même qu'il se délecte à s'engeigner soi-même autant qu'à engeigner autrui.
Pourtant, on ne peut apercevoir clairement la vérité d'une chose sans en apercevoir les raisons. Les raisons mettent la vérité à la portée de notre esprit et nous donnent l'illusion de la créer et d'assister à sa genèse. Le raisonnement ressemble au toucher : comme la main de l'aveugle qui parcourt sans interruption une surface lisse dont elle n'embrasse jamais la totalité, il faut qu'il nous livre l'une après l'autre une suite de raisons dont il doit nous faire sentir la continuité. Mais la vue nous découvre l'objet dans un seul regard. Ainsi, celui qui perçoit la vérité par un acte de contemplation se trouve placé d'emblée au-dessus de toutes les raisons. Ni la connaissance de ce qui remplit le monde dans le présent, ni la connaissance de moi-même ou de Dieu, ne sont des connaissances par des raisons.
Mais, en m'obligeant à accorder toutes mes connaissances particulières, la dialectique peut rompre le contact avec le réel et engendrer tous les artifices. Mille contradictions naissent sans cesse des limitations et des réfractions que subit nécessairement la vérité dans la conscience d'un être borné. Il ne faut pas demeurer sur le terrain où elles sont nées afin de chercher entre elles un laborieux arrangement ; il faut s'élever vers un sommet plus élevé d'où l'on peut embrasser un horizon plus vaste dans lequel, d'elles-mêmes, elles se concilient.
Ainsi, il y a un certain goût pour le raisonnement, qui est un goût de l'habileté et des chemins pleins de détours : il porte la marque de l'amour de soi. On s'en délivre par une purification intérieure qui laisse au raisonnement son rôle d'auxiliaire et lui demande de nous conduire par degrés jusqu'à un acte de simple vue ; c'est seulement lorsqu'il l'accomplit que l'individu s'oublie, que son intelligence s'exerce et que la vérité lui devient présente.