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Il est impossible de donner un sens à la vie, et même d’accepter de vivre, si l’on n’a pas découvert une fois ce sommet élevé de la conscience où la pensée et la volonté cherchent à s’établir, et d’où on ne devrait jamais les laisser descendre, dont le souvenir nous revient à l’esprit chargé à la fois de regret et d’espérance et continue encore à nous soutenir lorsque nous n’avons pas la force de le gravir. Nul ne pourra prétendre y faire son séjour qui n’aura point adopté comme règle inflexible de repousser les sollicitations médiocres, les conversations inutiles et oisives, les pensées d’amour-propre toujours associées à quelque souci qui nous pèse, à quelque intérêt qui nous divertit. Encore cette règle ne suffit-elle pas, et nous pourrions la suivre avec fidélité et demeurer pourtant dans un état d’indifférence et de sécheresse. Le sommet de la conscience est une pointe brillante que seule est capable d’atteindre notre activité la plus pure : le moindre grain de poussière suffit à l’émousser et à la ternir ; notre âme n’obtient dans ce sommet aucune assiette et elle en retombe vite ; c’est là pourtant qu’elle trouve le seul équilibre qui puisse lui convenir et qui est tout à la fois le plus parfait et le plus instable.

C’est alors aussi, par une sorte de paradoxe, que la capacité de notre conscience se trouve exactement remplie. Toutes les puissances de l’âme s’exercent et s’accordent à la fois : et leur contrariété même, qui était pour elles un empêchement, accroît encore la force et l’aisance de tous leurs mouvements. La suprême tension intérieure ne fait plus qu’un avec cette suprême détente qui nous livre la présence même des choses et qui donne aux plus humbles un extraordinaire relief et une lumière surnaturelle. L’intention est si simple et si droite que le monde lui est docile et semble recevoir une signification qui la réalise. Le dedans même du monde est pour nous transparent, tandis que le dedans du moi ne fait plus qu’un avec cette clarté : alors l’âme est tellement au-dessus des états qu’elle ressent qu’ils ne suffisent plus à la troubler.

C’est donc dans le présent que se trouve situé le sommet de notre conscience. Mais nous ne savons pas nous y tenir : nous nous excusons en disant qu’il ne pourrait fournir une matière assez grande à notre pensée et à notre action, et c’est pour cela que nous l’abandonnons toujours. Mais nous voulons faire oublier qu’il demande un effort trop grand pour notre courage et nous nous en détournons pour donner à notre activité fléchissante un objet plus fragile et plus accessible, qui puisse la divertir ; elle le demande au passé ou à l’avenir, c’est-à-dire au souvenir et au rêve.

Le présent est un sommet d’où nous découvrons l’infinité du monde comme un océan sans rivages où il n’y a ni de havre que nous puissions atteindre un jour, ni de chemin vers un lointain mystérieux, qui nous échapperait toujours. L’infinité, c’est la négation de la fin et par conséquent aussi du chemin. Elle est elle-même la fin et le chemin. Car la conscience n’obtient l’équilibre et la sécurité que lorsqu’elle nourrit son regard de l’infini, au lieu d’en faire un perpétuel au-delà.


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