Il est difficile d’accorder l’étendue avec la profondeur. Les uns n’ont de regard que pour le spectacle du monde. Ils ont besoin qu’il se renouvelle indéfiniment sous leurs yeux. Ils en admirent sans se lasser la variété et la nouveauté. Mais ils n’ont avec lui qu’un contact de surface : il suffit qu’il tienne leur curiosité en éveil et peuple d’images leur esprit qui cherche toujours à s’échapper de la solitude.
Les autres restent toujours au même lieu. Ils retournent sans cesse les mêmes pensées ; ils creusent indéfiniment le sol sur lequel ils sont nés et auquel ils demeurent attachés. Ils se détournent des plaines que le soleil éclaire et que la pluie arrose, et ils cherchent, au lieu où ils sont, une source souterraine à laquelle ils puissent boire. Qu’il est difficile et qu’il serait désirable de pouvoir réunir l’étendue et la profondeur, de suivre tous les chemins où la vie nous engage sans nous éloigner jamais du point où elle jaillit !
Quelques hommes sont eux-mêmes comme des sources d’où s’écoulent toujours de nouvelles richesses ; mais la plupart sont comme des canaux qui portent de l’un à l’autre des richesses qu’ils n’ont pas produites. Et l’on voit des esprits nomades et d’autres qui sont cultivateurs de leur propre sol.
Or, « il y a une diversité de grâces, mais c’est le même Esprit, une diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur. Il y a aussi diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère en tous ».
Tous les êtres reçoivent la même lumière : mais ils l’accueillent tous inégalement. Les uns sont semblables à des surfaces blanches et la renvoient toute autour d’eux : ce sont ceux qui ont le plus d’innocence. Les autres sont semblables à des surfaces noires et l’enfouissent dans leurs propres ténèbres : leur âme est un coffret fermé. Il en est qui la divisent, qui captent certains rayons et en réfléchissent d’autres, comme ces surfaces diversement colorées, mais qui changent d’éclat et de nuances selon l’heure du jour : ce sont les âmes les plus sensibles. Il y en a encore qui sont semblables à des surfaces transparentes et laissent passer en eux toute la lumière sans en rien retenir : ce sont les plus proches de Dieu. Certains peuvent être comparés à des miroirs dans lesquels la nature entière et le spectateur qui les regarde ne cessent de se refléter et de se voir : ce sont les plus proches de nous, et leur seule présence suffit à nous juger. Quelques-uns enfin font penser à des prismes dans lesquels la lumière blanche s’épanouit en un arc-en-ciel miraculeux : et ce sont ceux qui chantent la gloire de la nature par l’art et la poésie.