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Il y a en nous une essence secrète dans laquelle nous osons à peine faire pénétrer notre propre regard, qui, semblable lui-même à un regard étranger, commencerait déjà à la déchirer et à la violer. Seulement, le miracle, c’est que j’aperçoive tout à coup que mon secret est aussi le vôtre, qu’il est, non point un rêve sans réalité, mais cette réalité même dont le monde est le rêve, une voix silencieuse, mais la seule qui puisse produire un écho. Car le point où chacun se ferme sur lui-même est aussi le point où il s’ouvre véritablement à autrui. Et le mystère du moi, au moment où il devient le plus profond, où il est senti comme véritablement unique et inexprimable, produit cette sorte d’excès de la solitude qui la fait éclater parce qu’elle est la même pour tous. Et c’est alors seulement que j’ai le droit d’employer ces mots admirables : « m’ouvrir à vous », c’est-à-dire abolir en moi tout secret, mais en même temps faire accueil et donner accès en moi à votre propre secret.

Car c’est d’un autre être seulement que je puis attendre qu’il me confirme et m’assujettisse dans cette existence spirituelle qui, sans son témoignage, resterait pour moi subjective et illusoire. Non point que, comme lorsqu’il s’agit de l’objet extérieur, je fasse appel à son expérience, comme si la mienne avait pu me tromper. Il ne s’agit plus ici d’un spectacle donné à tous les êtres et dans lequel tous leurs regards viennent se croiser. Il s’agit de cette invisible réalité où je croyais parfois puiser l’aliment de ma vie la plus personnelle, mais qui m’apparaissait encore comme fragile et incertaine et dont j’osais à peine prendre possession aussi longtemps que je la regardais seulement comme mienne ; maintenant qu’un autre m’en révèle en lui aussi la présence, elle m’apporte une sorte de lumière miraculeuse, elle reçoit une densité et un relief extraordinaires et oblige tout à coup le monde visible, qui me donnait autrefois tant de sécurité, à reculer et à s’amincir comme un décor.

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