La transparence ne suffit pas au miroir dans lequel Narcisse se regarde. Il faut se demander aussi quel en est le tain. Or Narcisse recèle en lui la profondeur infinie de l’être et de la vie. Et son visage se reflète au point même où il s’arrête dans cette descente en lui-même qui ne connaît point de terme dernier.
Il y cherche son âme : mais l’amour-propre, le désir qu’il a de se posséder forment le tain qui, en bornant sa poursuite, lui montrent l’image de son corps. Pourtant l’émotion que lui donne la découverte de soi, c’est l’émotion que lui donne la découverte de l’absolu auquel il participe. Mais elle ne s’achève jamais : et il n’y a nulle part aucun objet qui la fixe.
Si l’on imagine Narcisse devant le miroir, la résistance de la glace et du métal oppose une barrière à ses entreprises. Contre elle, il heurte son front et ses poings ; il ne trouve rien s’il en fait le tour. Le miroir emprisonne en lui un arrière-monde qui lui échappe, où il se voit sans pouvoir se saisir et qui est séparé de lui par une fausse distance qu’il peut rétrécir, mais non point franchir.
Au contraire, la fontaine est pour lui un chemin ouvert. Avant même de trouver son image, il jouit de la transparence de l’eau et de cette parfaite pureté qu’aucun contact encore n’est venu rompre : une extrême lucidité ne lui suffit pas, il faut qu’il la traverse pour y rejoindre son image dès qu’elle est formée. Mais ce monde qui l’accueille le retient éternellement captif : et il ne peut y pénétrer sans mourir.