Aller au contenu

Mais il ne suffit pas de s'en tenir à la proposition que la valeur est à l'existence ce que le bien est à l'être. Car, malgré l'étroite corrélation de l'être et du bien, il avait fallu les distinguer cependant en montrant que le bien, c'est l'être en tant qu'il est voulu, c'est, dans l'absolu lui-même, ce qui le rend digne d'être voulu, c'est-à-dire digne d'être. Mais la corrélation de la valeur et de l'existence n'est pas exactement symétrique ; car s'il est impossible que dans un absolu qui est cause de soi l'être et le bien puissent être séparés, il n'en est pas de même en ce qui concerne l'existence et la valeur. Car le propre de l'existence, c'est de participer seulement à l'être, de telle sorte que, si elle reçoit de lui le pouvoir d'y participer, elle jouit pourtant d'une initiative propre par laquelle, en devenant à son tour cause de soi, elle peut se détacher de la finalité qui est dans l'être, c'est-à-dire du bien dont l'être même ne peut pas être dissocié, et poursuivre une fin qu'elle aura elle-même choisie, qui la rendra indépendante du bien, c'est-à-dire de l'être en tant qu'il est voulu, ou même se retourner contre lui. Dès lors s'il est impossible d'accepter la thèse qui considère l'être comme indifférent au bien en le définissant comme capable de recevoir à la fois le bien et le mal, il n'en est plus ainsi de l'existence, car la participation lui donne précisément un caractère d'ambiguïté ; ou encore la liberté par laquelle la participation se réalise n'a de sens que par cette ambiguïté même. Nous retrouvons ici cette opposition relative entre le bien et le mal, qui suppose à son tour un bien absolu, lui-même sans contraire, et dont elle exprime la division en introduisant l'idée d'un bien déterminé qui, lui, peut être nié (négation qui n'est possible qu'en évoquant l'indétermination même de l'être en tant qu'elle est utilisée pour ruiner cette détermination particulière et non point pour l'enrichir : ce qui serait sans doute la seule justification concevable de toutes les entreprises destructives). Cependant, au point où nous en sommes, il n'en reste pas moins que, si le bien est l'être en tant qu'il est à lui-même sa propre fin, on ne peut pas en dire autant de la valeur à l'égard de l'existence. Le propre de l'existence est en effet de promouvoir la valeur ou de la combattre. Dès lors, on peut poser la question de savoir s'il y a une valeur de l'existence elle-même. Sur ce point, une seule réponse est possible, c'est que, si la valeur est la valeur et que l'existence en soit la condition et le véhicule, l'existence doit être une valeur conditionnelle, puisque sans elle il n'y aurait pas de valeur. Bien plus, c'est parce que l'existence ne peut se constituer que par une dissociation de l'être et du bien, que l'être est en elle comme participé et le bien comme participable. Or, c'est le bien en tant que participable qui est justement la valeur. Dès lors, il est naturel de considérer l'existence comme une valeur et même comme la valeur suprême dans la mesure où elle nous fait participer de l'être, qui ne fait qu'un avec le bien et qu'elle porte en elle l'origine et la condition de possibilité de toutes les autres valeurs. Mais ces valeurs ne sont des valeurs que par rapport à un acte qui doit les réaliser et qui par conséquent engage notre responsabilité propre, c'est-à-dire qui peut soit les manquer, soit les subvertir. C'est alors que l'existence nous paraît étrangère à la valeur, non point il est vrai parce qu'elle est d'un autre domaine, mais parce qu'étant génératrice de la valeur elle doit pouvoir être génératrice aussi de son contraire.