Seulement il y a un préjugé réaliste, qu'il faut combattre, auquel s'oppose un préjugé intellectualiste, qui en est la contrepartie, et qu'il faut combattre également. Le préjugé réaliste consiste à admettre que ce qui mérite le nom de réalité, c'est précisément un objet unique qui se dissimule derrière la représentation des différentes consciences et dont celles-ci n'obtiennent jamais qu'une image subjective et par conséquent infidèle. Et le préjugé intellectualiste n'est point de montrer que cet objet unique n'est rien de plus qu'un concept, mais de faire du concept lui-même la réalité véritable. Ainsi, les deux doctrines s'accordent pour soutenir que c'est la partie commune de toutes les représentations qui en est la partie réelle, et que la partie individuelle en est la partie illusoire. L'objet du réaliste risque donc d'être aussi schématique que le concept de l'intellectualiste si l'on veut qu'il soit indépendant de la perception que nous en avons et purgé de tout ce qu'il y a en elle d'irrémédiablement subjectif. On aboutit alors à cette conséquence paradoxale, c'est que, pour retrouver le réel derrière le donné, il faut dépouiller celui-ci de tout ce qu'il contient de plus riche et de plus vivant et ne laisser subsister que les traits généraux qui restent les mêmes dans toutes les images qu'on s'en peut faire. Mais c'est le contraire qui est vrai : il n'y a rien dans chacune de ces images qui n'appartienne de quelque manière à la fois au réel et à nous-même. Pour se rapprocher davantage du réel, celle-ci a toujours besoin d'être enrichie, au lieu d'être appauvrie. Loin d'éliminer ce qui lui est propre, il faudrait ajouter ce qui est propre à toutes si l'on voulait réintégrer cette totalité surabondante et inépuisable dans laquelle chacune introduit, par une analyse sélective, une perspective originale qui la distingue de toutes les autres. La réalité, il est vrai, est unique en chaque point : mais c'est parce qu'en chaque point viennent aussi se croiser une infinité de représentations différentes dont elle est à la fois la somme et le foyer. Ce qu'il y a de commun entre elles ne peut pas en être isolé : ce n'est rien de plus que la loi selon laquelle elles se correspondent. Ainsi, la réalité retrouve les caractères que lui attribue le sens commun : c'est tout ce qui est présent ou qui pourrait le devenir, tout ce qui est donné ou qui peut l'être et qui l'est déjà par l'imagination. Seulement, on pense trop souvent qu'il y a une réalité qui est indépendante du rapport qu'elle soutient avec la représentation que nous en avons, de telle sorte que cette représentation ne cesse de l'altérer. Au lieu que la réalité réside précisément dans la relation entre le sujet de la représentation et ce qui précisément le dépasse et le limite, mais semble lui apporter du dehors une sorte de révélation. Ce que nous appelons réalité n'est rien de plus, semble-t-il, que le non-moi : mais le non-moi n'est rien s'il n'est pas l'intériorité de l'être en tant que l'intériorité du moi, c'est-à-dire l'existence, lui demeure toujours inégale. La réalité naît de leur rencontre. Ou encore, elle remplit tout l'intervalle qui les sépare.