La remarque précédente recevra une confirmation dans une sorte de témoignage emprunté au sens commun. Car lorsque nous voulons que derrière la connaissance il y ait l’objet, nous entendons par là plutôt un objet en général que tel objet qui ressemblerait à la connaissance. Cependant il y a homogénéité entre la connaissance et le réel en ce sens que la connaissance est située à l’intérieur du réel et fragmente l’unité de l’univers de manière à l’approprier à la nature d’un être fini. Les objets particuliers sont indiscernables de la connaissance que nous en prenons : pour un être différent de nous, les lignes de démarcation qui les séparent et la systématisation qui les réunit seraient tout autres. Par là le réalisme populaire trouve une sorte de fondement, car les choses que l’on voit sont bien telles qu’on les voit. Derrière elles, il y a ce qu’on n’en connaît pas encore qui forme avec ce qu’on en connaît le tout dans lequel tous les êtres puisent les éléments du spectacle qu’ils se donnent en regardant le monde. Rien ne peut conférer plus de valeur ni plus de portée à la connaissance, car elle est une analyse imparfaite du tout, une vue bornée que nous avons sur lui à chaque instant. Ainsi on s’explique que ces vues puissent concorder ; car c’est sur le même tout qu’elles sont prises. Chacune porte en elle une sorte d’inachèvement, et même un inachèvement toujours nouveau. Car un être qui vit dans le temps est toujours multiple et divisé avec lui-même. Mais c’est le tout qui fournit à notre être fugitif avec une inlassable fécondité la matière de toutes ses connaissances et les ressources de tous ses actes. C’est donc le tout le seul objet qui se trouve derrière les représentations particulières.
N’est-ce pas pour cela que, malgré tous les démentis de l’expérience, nous nous obstinons à considérer comme le caractère essentiel de l’objet la permanence ou la stabilité ? Ainsi nous nous croyons d’autant plus assurés d’atteindre l’objet que nous nous trouvons en présence d’un terme plus invariable ; et même nous sommes disposés quelquefois à nous contenter de certaines approximations fort grossières, comme de la dureté des corps solides, où nous voyons une meilleure image de l’être que dans la fluidité de l’air ou de la fumée, comme des schémas conceptuels de la science, que l’entendement sait substituer avec tant d’adresse à la diversité indéfinie des données sensibles. Mais nous savons bien que la stabilité parfaite ne peut appartenir qu’au tout dans lequel les parties, c’est-à-dire les phénomènes, ne cessent éternellement de naître et de mourir.