Que l’existence appartienne primitivement au tout et accessoirement aux parties, c’est une conséquence d’un autre caractère de l’être qui n’a point encore été examiné. Dire d’une chose qu’elle est, en effet, c’est lui attribuer une sphère propre dans laquelle ses puissances s’exercent, c’est lui assigner une initiative intérieure, une indépendance à l’égard de ce qui n’est point elle. Qu’on lui retire cette indépendance, et l’on sent bien que son existence se résorbe et se fond dans l’existence même dont elle dépend.
C’est ce qui se produit dans le jugement d’inhérence à l’égard de la qualité qui n’a pas d’existence en dehors du sujet qu’elle détermine. Et telle est la raison pour laquelle le jugement d’existence, prenant le terme dont l’existence est affirmée comme un terme suffisant, se termine à cette affirmation même, sans y joindre un caractère qui, en l’enrichissant, montrerait que ce terme ne possède pas par lui-même toutes les ressources requises pour exister. Quand je dis « A est blanc », j’analyse la compréhension de A, mais A et blanc n’ont été distingués que d’une manière abstraite ; cette abstraction, avec les opérations de décomposition et de recomposition qu’elle implique, n’a de sens que pour la connaissance. Au contraire, dire « A est », c’est circonscrire A avec sa blancheur et toutes les qualités qu’il contient, le dénouer des relations qui l’unissent à tout le reste et lui conférer une sorte d’autonomie et de subsistance propre.
On voit donc que l’on ne pourra attribuer l’existence aux parties que parce que, étant inscrites dans le tout, elles l’imitent à leur manière. Mais, avant de montrer en quel sens la relation s’oppose à l’être et le reçoit en même temps, il convient de méditer un moment sur cette admirable convenance qui s’établit entre l’être et le tout, dès qu’on a aperçu que l’être comporte nécessairement l’intériorité à lui-même, la suffisance plénière et la parfaite indépendance. Il n’y a point d’autre terme que le tout en effet qui puisse être enfermé absolument en soi, qui tienne tous ses caractères de l’intimité de son essence et qui soit libéré de toute influence de quelque objet extérieur à lui. Comment pourrait-on le subordonner à ses parties, puisque ces parties n’ont de sens que les unes par rapport aux autres, c’est-à-dire par la place qu’elles occupent en lui, par le vaste ensemble qu’elles contribuent à former et au sein duquel il avait bien fallu d’abord les discerner ? Dira-t-on qu’il est la loi des parties ? Mais cette loi est aussi la raison des parties, le principe de leur apparition. Nous lui donnons le nom de loi parce que nous l’avons découverte après les parties entre lesquelles elle établit un lien intelligible. C’est seulement pour nous qu’elle est abstraite et parce que l’univers se présente d’abord à nous comme une diversité donnée : mais en elle-même, elle est une unité active et l’infinité des formes par lesquelles elle se révèle ne la morcelle pas ; toujours indivisiblement présente en tous les points de l’espace et du temps, elle se retrouve identique à elle-même dans toutes les perspectives sous lesquelles nous la considérons, nous contraignant seulement à établir entre celles-ci un ordre à travers lequel elle devient en quelque sorte représentable par tous les sujets finis qui participent à son essence sans se confondre avec elle.
Ainsi, puisque être, c’est être soi et subsister par ses propres forces, au lieu de recevoir un appui du dehors qui ferait de l’être l’être d’autre chose et non pas son être propre, il est évident que l’être ne peut appartenir qu’au tout et que l’être de chaque partie c’est l’être du tout présent en elle et qui la soutient avec toutes les autres parties. Nous ne dirons pas que c’est l’être par soi. Car cela semblerait impliquer que le principe de causalité s’applique à l’être aussi bien qu’à ses formes. Mais si ces formes s’expliquent les unes par les autres, on aurait tort de soutenir que l’être de chacune d’elles s’explique aussi par l’être d’une autre, et non par l’être du tout ; à plus forte raison, au moment où l’on rencontre celui-ci, toute distinction entre ce qu’il est et la raison de ce qu’il est, serait-elle souverainement illégitime, puisque cette raison devrait posséder l’être avant d’en rendre compte. Il n’y a pas d’autre intelligibilité du tout que celle qu’il donne aux parties en assignant à chacune d’elles une place par rapport à toutes les autres dans un réseau de relations dont il détermine à la fois l’unité, la richesse et le dessin.
Cependant, on peut montrer avec évidence que, lorsqu’on applique l’être à un terme particulier sans songer au tout dont il fait partie et qui le lui confère, c’est qu’on considère ce terme comme une sorte de tout qui se suffit à lui-même. Il est remarquable en effet que, pour dire d’un terme qu’il est, on se borne à le circonscrire et à le définir, à essayer de le poser indépendamment de tous les termes voisins et du sujet même qui le pose. Et c’était l’argument sur lequel on s’était appuyé pour prouver que l’être d’un objet ne se distingue pas de sa nature même, dont il énonce l’achèvement, et qu’il n’est dans aucun cas un caractère qui s’y surajoute. De là on peut conclure aussi que l’analyse est l’instrument fondamental de toute méthode ontologique. Car c’est parce que l’être appartient au tout, qui est la suffisance plénière, qu’il se répand sur les parties et qu’il donne encore à chacune d’elles une sorte d’autonomie aux yeux d’un sujet fini qui ne peut la penser qu’en s’en distinguant et en s’y opposant.
C’est que la partie n’est jamais à proprement parler un élément du tout : elle en est une expression. Si l’on considère les parties en elles-mêmes, elles sont individualisées jusqu’au dernier point : dès lors, comment formeraient-elles un tout en se juxtaposant ? Mais si au contraire l’unité du tout est posée d’abord, et si c’est elle qui appelle les parties à l’existence, on comprend que ces parties doivent à la fois, pour être, manifester une indépendance mutuelle, par laquelle elles imitent l’indépendance du tout, et pour montrer que cet être est emprunté, le recevoir sous la forme d’un caractère identique, qui est le signe de l’identité du tout qui leur donne naissance. C’est dans cette observation que se trouve la solution d’une difficulté que nous avions signalée plus haut, à savoir que l’existence est univoque sans être un caractère séparé : elle est l’effet de la réunion dans l’unité du tout d’une infinité d’êtres particuliers tous différents les uns des autres ; et c’est pour cela que dans chacun d’eux l’existence ne se réalise que par l’achèvement et la perfection de toutes les déterminations individuelles.