ART. 6 : L’acte de foi exprime l’acte dans sa pureté et il n’y a pas d’acte qui ne soit un acte de foi.
On dit l’acte de foi : or il n’y a pas d’acte plus pur, ni qui puisse se réduire comme celui-ci à sa simple essence d’acte, ni dans lequel nous saisissions mieux comment, en nous dépouillant de tout le visible et de tout le donné, nous ne trouvons rien de plus en nous qu’une activité nue, qu’une initiative, qu’un consentement qui dépend de nous, mais qui ne peuvent entrer en jeu sans que cet acte qui est entre nos mains devienne une remise et un abandon, sans que, dans sa pureté la plus parfaite, il cède tout ce qui paraissait lui appartenir encore pour devenir transparent à un acte qui le dépasse, qui le pénètre et auquel pour ainsi dire il se confie.
Si la foi réside elle-même dans un acte intérieur que l’on accomplit, on comprend qu’elle n’ait pas de sens pour celui qui refuse de l’accomplir. Car la foi ne porte sur aucun objet donné, mais c’est elle seule qui rend son propre objet présent à la conscience. De plus, elle implique toujours une conduite, l’obligation de certains actes à faire et sans lesquels sa sincérité même serait suspectée. Elle rejoint donc l’une à l’autre les phases extrêmes de l’acte depuis la démarche secrète du sujet qui s’engage jusqu’au témoignage même qu’il se donne par les changements visibles qu’il introduit dans le monde.
Inversement on peut dire que la foi est inséparable de tout acte même que nous faisons : elle l’ébranle, elle forme le lien de son élan et de son avenir, ou encore, d’une manière plus précise et dans un langage plus rigoureux, elle naît au point même où toute puissance va se convertir en acte. Elle est nécessaire pour que cette conversion soit possible. Ni la puissance avant qu’elle soit entrée en jeu, ni l’acte achevé et possédé ne comportent véritablement la foi. Elle est sur le chemin qui va de l’une à l’autre. Elle n’appartient ni à l’homme considéré comme puissance d’agir, ni à Dieu considéré comme un acte pur, mais à l’homme en tant qu’il est appelé précisément à réaliser ses puissances par la participation de l’Acte pur.
Il ne faut pas oublier que dans toute notre doctrine l’acte se trouve justifié moins par ses effets que par son exercice et sa mise en œuvre. L’acte ne peut pas être enfermé comme un concept particulier dans la trame d’un raisonnement. Il n’est rien qui puisse être construit, bien qu’il soit le principe même de toutes les constructions possibles. Mais il n’est pas non plus une simple hypothèse théorique. Il est une foi pour cette seule raison : que tout acte qui s’exerce, au moment où il s’exerce, n’ayant ni support, ni objet, et possédant un caractère purement créateur peut être défini comme une foi qui s’affirme, le mot foi impliquant l’obligation pour un acte qui se pose, de poser du même coup son efficacité et sa valeur.
ART. 7 : La foi traduit notre confiance dans la fécondité de l’acte ou dans la valeur de son pur exercice.
C’est le propre des véritables principes de ne pas pouvoir être justifiés par un principe plus haut dont ils pourraient être dérivés, ni par une expérience qui en épuiserait la vérité. Ils ne peuvent l’être que par leur fécondité, c’est-à-dire par les conséquences qu’on en tire, et par les opérations qu’ils rendent possibles. Ils ne peuvent être posés que par un acte de foi, mais par une foi vivante qui en un certain sens ne fait qu’un avec la démarche même qui les met en jeu. Tel est le cas de l’Acte dont tout dépend et qui lui-même ne dépend de rien. Aussi est-il l’objet d’une foi spirituelle par laquelle chacun de nous a conscience de constituer son être et sa destinée, et qui ne vit elle-même que de la réponse qu’elle ne cesse de solliciter et que Dieu ne cesse de lui faire. On voit donc que cette foi spirituelle dont nous parlons, portant sur l’essence même de notre vie, et, si l’on peut dire, sur le point même où elle s’insère dans l’Être universel, possède une efficacité intérieure par laquelle elle décide véritablement de nous-même.
Pourtant le propre de la foi n’est pas seulement d’être féconde, mais de ramener notre vie tout entière à une activité presque pure, de telle sorte que, sans porter atteinte à la maxime que l’on juge l’arbre à ses fruits, nous sommes ici bien éloignés du pragmatisme qui semble n’avoir d’estime que pour les effets qu’une activité peut produire. Car l’activité spirituelle n’a qu’elle-même pour fin et les effets qu’elle laisse derrière elle ne sont que les marques et les témoins de son degré de perfection : ils ont d’autant plus de richesse et de plénitude qu’elle les a voulus moins directement et même qu’elle a moins arrêté sur eux son regard. De même, en posant cet acte d’une immobilité souverainement féconde et que l’on ne peut poser qu’en le mettant en œuvre, nous sommes à l’opposé du reproche que l’on pourrait nous faire de nous donner par avance tout ce que nous cherchons à obtenir, et d’être arrivé en quelque sorte avant d’être parti. Car on a tort de penser que l’absolu en acte arrête le mouvement du moi, alors qu’il ne cesse de le promouvoir. Et il ne faut pas méconnaître qu’on ne pétrifie pas un acte sans l’anéantir.
ART. 8 : La foi est impliquée dans la participation comme dans sa condition de possibilité.
Le mot même de participation implique déjà la nécessité de la Foi, car l’être auquel nous participons ne peut être lui-même qu’un objet de foi. Il n’y a donc qu’elle qui puisse poser l’indivisibilité de l’Être total, c’est-à-dire l’unité du participé et du non-participé, dès que la participation commence, et pour qu’elle soit possible. Mais cette unité prend pour la foi une double signification puisque, d’une part, elle est le support toujours actuel de la participation, et que, d’autre part, elle est la condition même de son accroissement. Ainsi nous retrouvons ici ces caractères essentiels de la foi, c’est qu’elle pose un être qui nous surpasse, mais avec lequel nous aspirons à nous unir, c’est-à-dire qui possède pour nous une suprême valeur de telle sorte que tout objet de foi est nécessairement pour nous un objet d’amour. Le mot foi exprime admirablement ici la confiance que nous avons dans l’infinité du secours qui nous est donné et dans l’infinité de l’avenir qui est ouvert devant nous, en même temps que ce courage constant par lequel, au lieu de poser au delà de notre monde un transcendant inaccessible, comme on pense souvent que la foi doit le faire, on exige que ce transcendant pénètre dans notre monde et s’y incarne, afin de l’illuminer et de lui donner sa signification véritable. Ou bien, en renversant les termes de ce rapport, on peut dire que le propre de la foi, c’est de faire de l’immanent lui-même une voie d’accès vers le transcendant. Mais si la foi est toujours agissante, tout homme d’action peut être dit un homme de foi et il l’est doublement, aussi bien lorsqu’il considère la source de son inspiration, qui est invisible, mais dont il pense qu’elle ne peut jamais lui manquer, que lorsqu’il considère la vocation qu’il a à remplir, bien qu’elle engage un facteur qui échappe toujours à ses prises.
ART. 9 : Il n’y a qu’une Foi qui est la Foi dans l’Esprit, considéré comme la source actuelle de toutes les possibilités du monde participé.
Il y a entre la foi et la vie de l’esprit une sorte de consubstantialité. L’esprit, c’est ce qui ne peut jamais devenir un objet de constatation, ni de preuve, bien que ce soit ce qui constate et ce qui prouve ; c’est ce qui réside entièrement dans la foi qu’il a en lui-même, ce qui ne subsiste même que par cette foi. Ainsi comprend-on facilement que la foi soit toujours la même et qu’elle implique toujours trois assertions différentes et solidaires l’une de l’autre : d’abord celle de la liberté, c’est-à-dire de cette initiative par laquelle l’esprit se donne l’être à lui-même, ou encore est un esprit, ensuite celle de l’immortalité, c’est à-dire de l’impossibilité pour un esprit de voir son développement arrêté un jour, ou encore d’être asservi au temps et de se laisser à la fin emporter par lui, ce qui ferait de lui un objet parmi les objets, enfin celle de Dieu défini comme l’infinité de l’esprit qui me permet de me poser moi-même comme un être borné, sans faire échec pourtant à l’affirmation inconditionnelle de l’esprit par lui-même, c’est-à-dire de me poser comme participant seulement à son essence pure.
Bien plus, tout le problème de la Foi se trouve réduit à celui de la foi en Dieu. Et l’on n’invente des preuves de l’existence de Dieu que pour établir qu’il y a en nous une exigence de la Foi que le propre de la raison est de justifier et non pas d’abolir. C’est la Foi dans un être purement être, c’est-à-dire dans un acte sans passivité, qui fonde ma propre réalité, c’est-à-dire le pouvoir même que j’ai de me constituer moi-même. Cela suffit à montrer la distance infinie qui sépare de l’être divin l’être que nous nous donnons à nous-même, mais par une efficacité qui vient de lui et qui nous oblige à faire de lui tout à la fois un esprit, et la source même de tous les esprits. Doctrine qui nous permet de comprendre deux choses : d’une part pourquoi notre vie ne procède elle-même que par une invention libre, mais par une invention qui est une participation à la richesse inépuisable de l’activité divine, de telle sorte que nous ne cessons de constituer en effet la représentation du monde que nous avons sous les yeux, sans que nous puissions pourtant en être regardé comme le créateur — et d’autre part pourquoi toutes les œuvres de la participation ne sont point contenues analytiquement dans leur possibilité en Dieu, puisqu’il y a en lui le pouvoir toujours offert de les produire, mais que ce pouvoir, c’est nous qui nous en emparons et qui l’exerçons selon une initiative qui est toujours la nôtre. Dira-t-on que c’est là seulement envelopper par avance tout ce qui pourra jamais se produire dans une suprême possibilité ? Mais la possibilité n’est pas le néant, elle n’est pas non plus une simple abstraction. En tant que possibilité, il est vrai, elle n’a de sens que pour nous, qui ne l’avons point encore fait entrer dans notre expérience. Mais en elle-même elle est actualité parfaite, ou si l’on veut, efficacité souveraine, et le pouvoir même par lequel nous actualisons en nous ce qui, sans une démarche de notre liberté propre, ne serait en effet par rapport à nous que possibilité pure.
Croire en Dieu, c’est poser l’actualité de cette suprême possibilité : il est donc moins l’infinité de possibilité que le fondement de cette infinité même. Cette infinité ne commence qu’avec la participation. Mais le fondement de toutes les possibilités, c’est précisément l’actualité absolue ; la possibilité naît dans l’intervalle qui la sépare de l’actualisation participée. Elle est la condition sous laquelle apparaît l’actualité absolue afin que nous puissions en quelque sorte la prendre en charge, mais selon nos forces ; lorsque la participation s’effectue, cette possibilité se réalise, mais par un acte qui est nôtre, bien que ce soit l’acte pur qui la soutienne ; et c’est parce qu’il ne coïncide pas avec lui, que, dès qu’il s’accomplit, une expérience se constitue. Elle est ce que, de cet acte pur, qui est pour nous un infini de possibilité, nous réussissons à penser pour le rendre nôtre.
ART. 10 : La Foi est l’acte intérieur qui fonde ma vie personnelle.
C’est en formant notre expérience du monde que nous exerçons notre liberté et que nous devenons une personne. La personnalité réside en nous dans la disposition intérieure de l’acte qui nous fait être. Et c’est parce que mon être ne se réduit jamais à un pareil acte, c’est parce qu’il y a en lui à la fois des possibilités non actualisées et des données, ou de la passivité, corrélatives de l’acte qui est en moi et qui ne se suffit jamais à lui-même, que je suis toujours une personne qui se cherche plutôt encore qu’une personne véritable. Dieu seul, que nous craignions d’être obligé de regarder tout à l’heure comme une possibilité abstraite, est la personne absolue, puisqu’il est l’être qui réalise cette indépendance plénière, cette parfaite identité entre ce qu’il fait et ce qu’il est, qui sont les caractères essentiels de la personne et que j’aspire toujours à atteindre sans jamais y réussir. Cela montre suffisamment que l’idée de l’absolu et celle de la personne ne peuvent pas être dissociées : c’est pour cela que l’absolu n’est pas, comme on l’imagine parfois, une sorte de menhir dressé au terme de toutes les avenues de la connaissance et de l’action et destiné seulement à barrer notre vue dans tous les sens. Il y a en lui une vie, c’est-à-dire une circulation intérieure qui s’exprime dans les théologies les plus profondes par la distinction et l’union des personnes à l’intérieur de son acte même, et dans toutes les philosophies sans doute, par une relation incessante entre les êtres et lui qui fait qu’ils trouvent en lui leur origine, c’est-à-dire le principe même de leur initiative, et leur fin, c’est-à-dire tous les biens dont ils peuvent jouir, chacun selon son mérite. Et comme on le montrera, l’infinité est moins le caractère propre de l’absolu, que l’expression de son rapport avec nous, rapport toujours positif, bien que toujours incommensurable. L’infinité est la bonté même de Dieu qui se réalise par une offre inépuisable de participation à tous les êtres particuliers qu’il appelle à se faire et qui ne connaîtront jamais de borne, ni en ce qui concerne leur nombre, ni en ce qui concerne leur avenir.
La Foi ne consiste donc pas, comme on le pense quelquefois, à poser un être absolument transcendant et dont nous n’aurions aucune expérience. Comment pourrions-nous avoir l’idée même d’y croire ? Mais Dieu est à la fois l’être le plus lointain et le plus proche, le plus lointain puisqu’il dépasse infiniment toutes les formes de l’existence participée, et le plus proche puisqu’il n’y a que lui qui soit participable. Or la Foi est plus sûre que toutes les connaissances, puisqu’il n’y a de connaissance que d’un objet extérieur à nous, au lieu que la Foi c’est Dieu même présent à la conscience ; elle est en même temps l’affirmation du mystère auquel toute existence est suspendue et dans lequel notre vie elle-même nourrit son secret, son élan et son espérance.
La Foi ne fait qu’un avec la conscience même de la participation au moment où nous la réalisons. Elle n’est pas sur le même plan que la connaissance et ne consiste nullement à poser l’existence d’un objet inconnu. S’il n’y avait dans le monde que des objets, alors il n’y aurait rien de plus pour nous que la connaissance et toutes les prétentions de la foi seraient illégitimes. Mais la foi n’a point d’autre objet ni d’autre fin que l’acte même que nous accomplissons et que nous n’accomplirions jamais (même s’il est un pur acte de connaissance) sans la confiance même qui l’anime. Elle ne va pas sans lumière, mais c’est une lumière qui éclaire cet acte même, et non point une chose représentée que l’on prétendrait mettre à sa place. Or la Foi est la Foi et non point la simple conscience de soi-même parce qu’il est impossible d’exercer cette activité qui est nôtre sans reconnaître qu’il y a une inspiration qui la dépasse infiniment, qui ne lui manque jamais, mais à laquelle elle-même manque toujours.