ART. 1 : La métaphysique cherche à retrouver l’acte primitif dont dépendent à la fois mon être propre et l’être du monde.
Le chemin qui conduit vers la métaphysique est particulièrement difficile. Et il y a peu d’hommes qui acceptent de le gravir. Car il s’agit d’abolir tout ce qui paraît soutenir notre existence, les choses visibles, les images et tous les objets habituels de l’intérêt ou du désir. Ce que nous cherchons à atteindre, c’est un principe intérieur auquel on a toujours donné le nom d’acte, qui engendre tout ce que nous pouvons voir, toucher ou sentir, qu’il ne s’agit point de concevoir, mais de mettre en œuvre, et qui, par le succès ou par l’échec de notre opération, explique à la fois l’expérience que nous avons sous les yeux et la destinée que nous pouvons nous donner à nous-même.
Il y a toujours chez le philosophe une pudeur secrète. Car il remonte jusqu’aux sources mêmes de tout ce qui est. Or toutes les sources ont un caractère mystérieux et sacré, et le moindre regard suffit à les troubler. C’est qu’il y a dans ces sources à la fois l’intimité de la volonté divine, que je tremble d’interroger, et l’intimité de ma volonté propre, que je tremble d’engager. L’obscurité, le mysticisme, sont souvent des marques de cette pudeur. Que puis-je saisir, que puis-je exprimer, sinon des manifestations de cette volonté pure qui la déterminent, l’individualisent, la limitent et déjà la corrompent ?
Les philosophes ont toujours cherché quel est le fait primitif dont tous les autres dépendent. Mais le fait primitif, c’est que je ne peux ni poser l’être indépendamment du moi qui le saisit, ni poser le moi indépendamment de l’être dans lequel il s’inscrit. Le seul terme en présence duquel je me retrouve toujours, le seul fait qui est pour moi premier et indubitable, c’est ma propre insertion dans le monde.
Mais où est le véritable point d’insertion ? Ce n’est ni dans ma pensée solitaire, ni dans l’obstacle qui m’arrête et me découvre ce que je ne suis pas plus encore que ce que je suis, ni dans l’angoisse qui, au moment où je suis prêt à me donner l’être, me fait sentir mon oscillation entre l’être et le néant, bien que la pensée, l’obstacle et l’angoisse soient inséparables de la naissance de la conscience, et même qu’elles l’obligent sans cesse à renaître, puisqu’elles sont destinées à empêcher l’habitude de se former, ou à m’y soustraire, si déjà elle est là. Le fait primitif réside dans une expérience infiniment plus positive, qui est celle de ma présence active à moi-même ; c’est le sentiment de ma responsabilité à l’égard de moi-même et du monde.
L’expérience avec laquelle commence tout à la fois l’émotion que la vie nous donne et la révélation de notre être propre, ne consiste donc pas dans le spectacle déployé devant notre regard et dont nous faisons nous-même partie, mais dans la mise en jeu d’un mouvement que nous sommes capable d’accomplir, qui dépend de notre seule initiative, qui nous éveille à la conscience de nous-même et qui, en changeant l’état du monde, nous montre l’empire même dont nous disposons. Dès que je suis attentif au pouvoir que j’ai de remuer le petit doigt, je répèterai cent fois ce geste avec le même émerveillement. A ce moment-là seulement je commence à saisir le réel par le dedans, c’est-à-dire dans l’activité même dont il dérive, qui forme mon être même et que j’ébranle ou que je retiens par une simple décision qui dépend de moi seul.
Cependant le mouvement n’est ici que le signe et le témoin d’une activité plus secrète. Mais il suffit à montrer qu’au lieu de me trouver pris dans un devenir sans fin où je ne cesse de m’échapper à moi-même, je ne saisis au contraire ce que je suis que dans cet acte par lequel je m’arrache moi-même au devenir pour recommencer sans cesse à être, et sans lequel je ne percevrais pas le devenir lui-même. C’est là un acte de création qui est toujours un consentement à ce que je veux penser, produire ou être.
ART. 2 : La métaphysique est suspendue à l’expérience même de l’acte dont je dispose, mais qui me dépasse du dedans par la puissance qui l’alimente et du dehors par les effets qu’il me permet de produire.
La métaphysique repose sur une expérience privilégiée qui est celle de l’acte qui me fait être. Seulement on pense presque toujours qu’il ne peut y avoir d’autre expérience que celle de l’objet. C’est pour cela que l’acte lui-même a toujours paru impossible à saisir ; ainsi la pensée qui saisit tout le reste a toujours paru insaisissable précisément parce qu’on voulait qu’elle ne pût être saisie elle-même que comme un objet. Il était donc naturel de la reléguer dans un monde qui nous était caché et d’en faire soit un être hypothétique, soit une activité mystérieuse que l’on appelait transcendantale pour montrer qu’elle devait nous échapper toujours. Entre la pensée et l’objet physique on accordait une place intermédiaire à l’état psychique qui était saisi par une expérience bâtarde à laquelle on donnait le nom d’introspection et dans laquelle l’acte de la pensée se créait pour ainsi dire une sorte d’objet intérieur. Mais nous ne sommes pas bien sûr qu’il existe des états psychiques ; et en tout cas il n’y a aucun état qui mérite ce nom et qui ne nous paraisse exprimer une relation entre l’acte de la pensée et un objet physique qui est notre propre corps. Mais cet acte de la pensée, bien que n’étant jamais isolé, n’est pas pourtant ignoré de nous. Nous l’atteignons dans une expérience permanente qui ne se distingue pas de son accomplissement ; et cette expérience est véritablement métaphysique parce qu’elle dépasse toute expérience physique. Elle est à la fois personnelle et universelle parce que, si je ne puis l’éprouver qu’au dedans de moi, elle n’est ni une pure donnée contingente, ni une opération arbitraire, puisqu’elle est l’expérience d’une activité de droit qui porte toujours en elle l’exigence de sa propre justification.
L’originalité de la métaphysique, c’est de décrire cette expérience constitutive qui possède un caractère d’intimité pure, mais par laquelle se pose tout ce qui peut être posé, y compris la pluralité des consciences et l’accord même qu’elles cherchent et qui les fuit. Ici le monde cesse pour nous d’être une simple représentation, bien que nous devions nous demander comment il est astreint à le devenir. C’est toujours de nous-même qu’il s’agit et de la manière dont nous sommes engagé dans le monde. C’est nous qui nous cherchons et qui, en nous cherchant, devons trouver le monde qui nous détermine et que nous déterminons à notre tour.
Je ne suis que par un acte que j’accomplis moi-même intérieurement, acte toujours à l’œuvre, même quand je ne le fais pas mien, et qui, dès que j’y participe, est toujours juge de lui-même et médiateur entre la connaissance et le vouloir : il est le cœur et le secret de la création.
Mais je découvre bientôt deux choses que les théoriciens de l’activité ont toujours une tendance à laisser échapper : la première, c’est que, si l’acte se traduit par un mouvement, l’acte réside dans la décision même que le mouvement ait lieu, et non point dans son déclenchement qui demeure toujours un incompréhensible mystère. Bien plus, le mouvement ne jouit ici d’aucun privilège, car la même décision, qui n’est qu’un consentement pur, je la retrouve dans toutes les démarches de ma conscience et jusque dans cette attention que je prête au spectacle du monde et sans laquelle il ne serait rien. De part et d’autre il y a une opération que nous sommes libre d’accomplir, et de part et d’autre un résultat qui s’effectue dont elle est le moyen plutôt que la cause : de ce résultat la science essaie de décrire le mécanisme, mais après qu’il s’est produit, en le considérant seulement du dehors et dans la représentation même qu’il offre au regard. Or c’est cette jonction de l’intérieur et de l’extérieur, d’un acte qui se réalise en nous et d’un effet qui s’achève hors de nous, que nous essaierons de résoudre par la théorie de la participation.
Mais cette théorie trouve un autre appui dans une deuxième observation qui échappe souvent à ceux qui considèrent l’acte intérieur comme formant l’essence la plus profonde de notre être : car il ne suffit pas de dire que ses effets sont extérieurs à lui, et le suivent, mais en le dépassant sans qu’on puisse les en déduire ; il se trouve dépassé aussi pour ainsi dire du dedans dans l’initiative qui est en lui, qui suppose à son tour une efficacité pure toujours présente et disponible qu’elle met en œuvre, mais à l’égard de laquelle elle demeure elle-même seconde.
Ainsi l’expérience de nous-même nous montre que l’acte qui nous est propre se trouve dépassé par des effets qui dépendent de lui, parce qu’il les a voulus, et qui ne dépendent pas de lui, parce qu’ils résultent de l’ordre de l’univers ; et il est également dépassé par la source dans laquelle il puise et que l’on peut définir, en elle-même, comme une actualité éternelle, et, par rapport à lui, comme la puissance même qu’il actualise et qui, en s’offrant à être participée, fait apparaître toutes les puissances du moi et toutes les puissances que nous voyons en jeu dans le monde.
On ne s’étonne comme d’un miracle de pouvoir agir que parce que cet acte est à la fois reçu et exercé, de telle sorte qu’au moment où nous croyons lui donner l’être, c’est lui qui nous le donne.
ART. 3 : Le mot acte doit être préféré au mot activité.
On peut demander pourquoi nous employons le mot acte qui semble toujours désigner une opération particulière et limitée, plutôt que le mot activité qui désigne la puissance même d’où tous les actes dérivent. Il y a à cela une quadruple raison que comprendront très vite tous ceux qui auront saisi la signification de notre analyse : c’est que le mot activité est abstrait tandis que le mot acte est concret (il est l’essence de l’activité qui n’est elle-même que le nom générique des actes particuliers), — que le mot activité n’exprime jamais qu’une possibilité, tandis que le mot acte exprime un accomplissement, — que l’activité aurait besoin pour s’exercer d’un ébranlement extérieur à elle, au lieu que l’acte est générateur de lui-même, — que l’activité appelle son contraire, qui est la passivité, mais que l’acte n’a pas de contraire, de telle sorte que les actes ne diffèrent pas les uns des autres en tant qu’actes, mais justement par le mélange d’activité et de passivité auquel on peut les réduire.
On voit donc que poser l’acte, ce n’est point comme on nous le reprochera peut-être, tout résoudre par un mot. Dire que l’acte est le fond ultime du réel, c’est dire qu’il est invisible parce qu’il ne nous est jamais donné et qu’il ne se découvre à nous que par une œuvre à faire, une tâche à réaliser, un devoir à remplir. Ce qui suffit pour nous préserver à jamais de tout soupçon d’idolâtrie.