Ainsi il y a sans doute une ironie cachée dans le précepte de l'Évangile qu'il faut aimer son prochain comme soi-même. Car nul n'oserait penser qu'il y a là des devoirs qui puissent être mis sur le même rang. On sait de reste que l'amour de soi n'a pas besoin d'être enseigné, mais refréné. Et il suffirait d'appliquer autant d'amour à autrui pour être aussi vertueux qu'on pourrait jamais l'être.
Mais il ne s'agit pas ici de passer du plus facile au plus difficile. Il s'agit d'une conversion et d'un changement de sens. Aussi ces deux amours entrent toujours en concurrence. Celui qui s'aime se dépense tout entier à s'aimer : il ne lui reste plus de force pour aimer autrui. Mais s'aimer, est-ce vraiment aimer ? Aimer, c'est toujours aimer un autre et non pas soi ; alors l'amour que j'avais pour moi recule et peu à peu s'anéantit. Tout amour est sorti de soi, appel vers un autre être. L'amour le découvre, l'amour le fait être, il retrouve toujours l'acte d'amour qui l'a créé. Mais l'égoïsme est la négation de l'amour ; il le devance, mais il n'en est pas la forme la plus primitive ; il l'empêcherait plutôt de naître. L'amour a besoin de le vaincre pour être. Quand l'égoïsme n'est pas une simple explosion de la nature, mais qui ne mérite à aucun degré le nom d'amour, il est un produit tardif et pervers de la réflexion, la mort de l'amour. On ne connaît, on n'aime que ce qui n'est pas soi, bien que Narcisse ne s'intéresse qu'à cette connaissance de soi toute nourrie de l'amour de soi, et qui prétend le nourrir à son tour, mais seulement d'illusions et de prestiges.
Qui peut penser que l'amour que je donne à autrui, s'il est un amour véritable, soit le même amour que je me donne à moi-même, un égoïsme dilaté et non point un égoïsme renoncé ? C'est l'amour que je me retire à moi-même. Le monde n'a plus pour moi le même centre. Le moi, loin de songer à lui-même est toujours prêt au sacrifice. Là est la vraie mesure de l'amour, qui n'existe point autrement. Et le christianisme auquel on emprunte la maxime, la dément toujours. Qui oserait l'appliquer à cette vie humaine du Christ que le chrétien doit imiter sans cesse ? Il aime les hommes non point comme il s'aime lui-même, mais comme il aime son Père, et son corps meurt éternellement pour eux sur la croix.