Le contact avec un autre est toujours une déchirure de l'amour-propre, de cette coque qui enveloppe et protège notre être secret avant qu'il puisse s'épanouir à la lumière du jour et découvrir cette merveille qui est le monde. Mais cette déchirure recommence toujours, car l'amour-propre est toujours renaissant : il nous sépare du monde et sans lui pourtant le monde ne nous deviendrait jamais sensible. C'est lui qui sauve notre indépendance et cette sorte de science pathétique du moi séparé, qui doit être traversé et dépassé pour que le monde même nous devienne présent. Car c'est le même lien qui nous attache à nous-même et à tout ce qui est. En nous refermant d'abord sur notre propre moi il forme un nœud qui doit être dénoué pour que nous puissions ensuite le resserrer sur chaque être et sur chaque chose.
Mais les choses ne suffisent pas pour nous arracher à nous-même ; et le goût de la solitude s'accommode toujours au contraire du spectacle de la nature : de celui-ci l'horizon recule toujours, mais c'est encore l'horizon de notre solitude. Il n'en est pas de même de la rencontre d'un autre être qui est trop semblable à nous pour que son activité ne paraisse pas limiter la nôtre dans cette infinité même où elle pensait se mouvoir, et la blesser dans cette libre disposition d'elle-même qui jusque-là lui appartenait. Mais il faut que cette blessure, en me découvrant une existence qui n'est pas la mienne, m'apporte plus que je ne saurais moi-même me donner ; elle se change alors en une blessure d'amour ; ce qui suffit à faire de la nature elle-même non plus un refuge contre la société des hommes, mais son instrument et son véhicule. Et dès lors elle semble participer elle-même, comme les poètes l'ont bien vu, à tous les sentiments qu'ils peuvent éprouver, à leur joie, à leur tristesse et à toutes leurs passions dont elle devient en quelque sorte le miroir.
Mais nous avons besoin de la présence des autres hommes plus encore que de leurs paroles ou de leurs gestes. Il est vrai que l'on ne discerne pas toujours où la présence commence et où elle finit. Elle peut se réduire à la présence du corps, qui n'est qu'une image de l'autre et souvent en tient lieu, car il arrive que le corps soit comme une masse opaque qui obture la présence intérieure au lieu de la produire : en prétendant se suffire, cette présence charnelle accompagne une absence spirituelle dont on ne s'inquiète plus. Il faut qu'elle soit seulement un signe ou un moyen au service de l'autre, qui n'a pas besoin d'elle, mais qui avec elle ou sans elle peut être une présence illusoire, une présence imaginaire. La présence vraie ne dépend jamais que d'un acte de l'esprit : elle a toujours besoin d'être régénérée ; si cet acte n'est pas accompli, il ne reste rien. Mais cet acte est plus difficile à réaliser qu'on ne croit ; aucune rencontre, aucune assiduité n'est capable de le produire. Car la présence porte en elle une efficacité, une plénitude qui dépasse toutes les entreprises du vouloir : elle va toujours au-delà de notre attente. Elle est comme une grâce qui rapproche les êtres les uns des autres dans leur essence même et non plus seulement dans leurs modalités. Elle est toujours une présence consentie et mutuelle qui nous révèle en même temps à autrui et à nous-même. Elle a d'autant plus de puissance qu'elle cherche moins à s'imposer. Elle redoute toutes les manifestations qui viendraient en rompre si l'on peut dire la totalité. Elle abolit toute ombre d'orgueil ou de mépris. Elle nous délivre du désir, du regret et de l'ennui. Elle exclut même tout dessein qui interpose toujours entre deux êtres une arrière-pensée et les arrache à l'existence toute nue. Elle exerce sa vertu d'une manière toute pure sans que nous cherchions à en tirer aucun avantage. Elle nous rend l'équilibre quand nous l'avions perdu. Elle est une source d'ardeur et de lumière. Toute autre présence n'est qu'apparente : c'est un écran qui arrête notre regard et paralyse nos mouvements. Elle seule demeure toujours aisée et naturelle, abordable et familière, grave et silencieuse et pourtant prompte à la parole et au rire ; elle seule enveloppe dans le même horizon de douceur et de clarté ces humbles communications de la vie quotidienne où les hommes font l'expérience des mêmes joies et des mêmes misères.