De S. Thomas à Occam, la distance ne saurait se franchir en une seule étape. S. Thomas, c'est le réalisme modéré très sérieusement compris et absolument cohérent, nous venons de le constater. Occam, c'est l'effritement du réalisme et le premier acheminement vers des points de vue étrangers à toute la philosophie ancienne. Entre les deux s'interpose, logiquement et chronologiquement, une personnalité philosophique de premier plan : Jean Duns Scot(vers 1270-1308).
Il serait extrêmement malaisé – peut-être impossible – de tracer en quelques pages un tableau entièrement objectif de sa pensée subtile et complexe ; incisive et batailleuse ; prompte à se donner une formule originale mais soucieuse aussitôt d'amortir ses arêtes vives par des retouches inattendues ; plus souvent encore, fidèle à la formule traditionnelle, mais sans s'interdire d'y glisser un contenu nouveau et d'y transposer le sens profond des mots. Dans ces conditions, on conçoit qu'un " raccourci " doive presque nécessairement trahir le modèle ; on conçoit aussi que des études récentes[1] purent être consacrées tout entières, à tort ou à raison, à corriger sur des points notablés l'exposé traditionnel du scotisrne de Duns Scot.
Notre intention n'est point d'entrer ici dans des questions compliquées d'exégèse médiévale. En Duns Scot, nous considérerons moins les thèses particulières que les tendances directrices : il symbolisera, à nos yeux, une orientation de pensée intermédiaire, héritée de " l'ancien augustinisme médiéval "[2] ; pensée très élaborée, plus proche en apparence de S. Thomas que d'Occam, mais reprenant pour compte, et couvrant de son crédit, une erreur initiale qui devait provoquer, tôt ou tard, l'apparition du nominalisme franc. Ce dernier point est le seul que nous prétendions examiner dans la philosophie très riche du Docteur franciscain.
On n'oubliera pas que cette philosophie est, pour l'ensemble, aristotélicienne et réaliste. Peut-être même mérite-t-elle le reproche, qu'on lui adresse généralement, d'être réaliste à l'excès. Devant cette réputation bien établie, on conçoit qu'un lecteur, qui aborderait le " De rerum principio ", ou bien l' " Opus Oxoniense " et les " Reportata Parisiensia ", après un long commerce avec les philosophes grecs et avec S. Thomas, demeure perplexe en reconnaissant, à la base de l'œuvre scotiste, précisément les deux thèses qu'il avait accoutumé de regarder comme une orientation décisive vers Î'antiréalisme : 1⁰ une thèse métaphysique : l'individuation des objets sensibles fondée exclusivement sur la dernière différence formelle, sur l' " haecceitas" ; 2⁰ la thèse psychologique correspondante : la perception, intellectuelle, immédiate et primitive, des individus matériels, sorte d'intuition confuse du " singulier " par l'intelligence.
Ces deux thèses devraient conduire, semble-t-il, soit à l'analogismc irrémédiable des concepts dits spécifiques, soit à une notable atténuation de la valeur objective de notre pensée. (Cf. ci-dessus, livre III, chap. 2, §3, b, 2).
Or, que professe Duns Scot ? le contrepied de ce que nous attendions : l'univocité de tous les concepts généraux, y compris même celui d'être, et un réalisme qui assimile, bien plus que ne fit S. Thomas, le " modus intellectus " et le " modus rei ".
Comment Scot put-il concilier l'individuation " formelle " avec l'univocité des concepts spécifiques ? L'intellection directe du singulier matériel avec le réalisme de l'universel ? Cette conciliation est-elle même possible ?
Si l'on veut se reporter au chapitre précédent (Chap. 2, §3, a, p. 69 suiv.), on remarquera qu'il est une hypothèse pour laquelle l'abandon des doctrines thomistes sur l'individuation et sur l'objet primaire de notre intelligence devient compatible avec le plus strict réalisme : ce serait de s'accommoder d'une unité interne beaucoup moins étroite des substances individuelles. En effet, la doctrine thomiste postulait l'unité métaphysique rigoureuse de la substance. Duns Scot ne cherche pas à esquiver cette conséquence : voulant rester réaliste, il la fait sienne résolument. Il existe, selon lui, dans les essences individuelles, au sein même de leur unité, avant tout découpage opéré par notre pensée abstraite, un étagement de degrés métaphysiques correspondant à la superposition des attributs généraux dans la définition. Indépendamment de toute diversification de points de vue introduite par une intelligence abstractive, Pierre que voilà, dans sa réalité concrète, subsiste par un emboîtement de déterminations réelles – ou de " formalités " – génériques (substantialité, corporéité, vitalité, sensitivité) et individuelles (heccéité ou Pétréité).
Telle est la fameuse distinction réelle formelle ( " formalis ex natura rei ") que Duns Scot intercale, comme un troisième terme, entre les deux distinctions dont l'opposition contradictoire est admise par les autres Scolastiques : la " distinction réelle " pure et simple, et la " distinction de raison ". On aurait tort de ne voir là qu'une subtilité de polémiste, la tentative folle d'une dialectique enivrée d'elle-même au point de prétendre s'enfoncer, comme un coin, entre l'être et le non-être. Non, cette distinction résume toute une métaphysique et reflète toute une épistémologie. Mais quelle métaphysique et quelle épistémologie ? Essayons d'en saisir les traits les plus expressifs ou les plus généraux.
Ces traits fondamentaux transparaissent dans la manière même dont Scot aborde chacun des grands problèmes métaphysiques. Devant nous borner, nous n'en considérerons qu'un exemple : les deux chapitres consacrés, dans le " De rerum principio ", à étudier la nature et l'unité de la matière cosmique, de la " materia primo prima " [3]. Notre exégèse, forcément un peu aride, révélera l'esprit de la philosophie de Duns Scot. Nous pourrons alors, avec plus d'assurance, comparer la solution scotiste de la grande antinomie à la solution thomiste ; et nous prendrons l'impression très nette d'une désagrégation profonde de l'unité métaphysique. Du reste, le Docteur subtil lui-même, malgré son dogmatisme ontologique, ne fut pas sans avoir un peu conscience de ces menaces de ruine : il semble en avoir pris son parti avec sérénité, estimant que l'échec partiel de la raison grandissait le rôle providentiel de la foi (Voir p. ex. la fin du " De primo principio " et les " Theoremata ").
Le lecteur qui voudra bien nous suivre, excusera, croyons-nous, la longueur relative de cette monographie, lorsqu'il en aura remarqué l'importance comme introduction première aux points de vue de la philosophie moderne.
Voir surtout Minges, O. F. M. Der angebliche exzessive Realismus des Duns Scotus. Beitrage Gesch. Philos, des Mittelalters, Bd. VII. 1. 1908, pp. 1-108. – De cette étude, et d'autres semblables, tend à se dégager l'impression que, bien souvent, la doctrine de Duns Scot se rapproche, plus qu'on ne le croyait, du thomisme – ou du moins d'un thomisme à la manière de Suarez. Malgré cela, nous estimons que les exposés traditionnels, s'ils forcent incontestablement telle ou telle thèse particulière, beaucoup plus nuancée dans l'original, n'exagèrent point en notant une différence radicale d'inspiration entre les métaphysiques thomiste et scotiste : sur les points les plus fondamentaux elles paraissent irréductibles l'une à l'autre. ↩︎
Nous n'attachons aucune importance spéciale à cette étiquette commode, critiquée, et peut-être critiquable en effet. ↩︎
L'authenticité – universellement admise – du De rerum principio a été mise en doute récemment par le P. Minges. Il y a, en effet, entre ce traité et d'autres œuvres incontestablement authentiques, de menues divergences que signalait déjà au passage (Ioannis Duns Scoti Opera, tom. III. Lyon, Durand. 1639) l'éditeur et scoliaste Wadding. Toutefois l'œuvre est certainement contemporaine de Scot, et si elle n'est pas due à sa plume, elle reflète et parfois précise sa doctrine : les menues divergences peuvent s'expliquer et l'inspiration est manifestement commune. Nous n'emprunterons d'ailleurs au De rerum principio que des thèses formellement professées dans les deux commentaires sur les Sentences (Opus Oxoniense et Reportata Parisiensia) : on pourra, si on le désire, trouver les références dans les Scholia de Wadding. ↩︎