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Chapitre 4. Sainte Thérèse ou l'union de la contemplation et de l'action

1.

Les grands saints nous offrent des types d'humanité que la grâce a transfigurés, mais qui, au moment où ils nous surpassent par la manière dont ils lui ont répondu, restent encore à notre mesure. Ils ont connu nos faiblesses et nos misères ; ils ont connu la chute et même l'abandon : mais ils n'ont jamais perdu confiance dans les dons qui leur étaient faits, ni dans la possibilité d'être régénérés en en faisant un usage meilleur. Ils n'ont jamais désespéré. Ce sont les insuffisances qu'ils sentaient en eux qui sont devenues le principe même de leur force et de leur humilité. Ils se ressemblent tous par le sacrifice total qu'ils ont fait d'eux-mêmes, par cette union constante de leur volonté avec la volonté divine qui les obligeait à n'agir jamais par un mouvement propre, mais à découvrir, dans le moindre événement de leur existence, une occasion qui leur était proposée, une demande qui leur était adressée, une vue que Dieu avait sur eux et avec laquelle ils essayaient d'accorder leur conduite aussi fidèlement qu'il leur était possible.

Mais ils diffèrent tous les uns des autres, comme s'ils devaient nous montrer, à travers la variété infinie des consciences, l'infinité des chemins qui nous sont donnés pour aller vers Dieu dans un monde où il n'y a pas de recommencement, bien que tous les mouvements convergent vers le même point. Et comme dans la vie profane nous avons des amis d'élection, qui nous comprennent et que nous comprenons, qui nous découvrent à nous-mêmes et dont la rencontre ne cesse de nous éclairer et de nous enrichir, il y a aussi des saints dans lesquels il semble que nous nous retrouvons nous-mêmes tels que nous voudrions être, qui nous montrent les puissances mêmes de notre nature, mais dépouillées, spiritualisées et réduites à l'usage le plus pur. Ils nous montrent ce que Dieu attend de nous, le sommet de notre âme que nous cherchons toujours à atteindre, mais d'où nous retombons toujours.

Saint François d'Assise nous apprend à pénétrer ce miracle d'une vie où l'on voit la pauvreté se convertir en richesse, où la nature et la grâce, au lieu de se contredire, se réconcilient, où la création ne cesse de nous découvrir le visage du créateur. Chez saint Jean de la Croix, qui est le poète de la contemplation, la vie spirituelle prend une autre forme : c'est encore le Rien du renoncement qui nous donne le Tout de la possession ; mais le spectacle du monde recule et s'efface pour ne laisser subsister que la pure union des puissances de l'âme avec Dieu ; on les voit peu à peu se détacher de leur usage sensible pour acquérir en Dieu une sorte d'exercice pur. Leur usage sensible nous retenait encore à la terre ; il était par rapport à leur exercice spirituel à la fois une figure et un accès. Mais on ne peut pas comprendre sans doute la spiritualité du Carmel sans associer sainte Thérèse à saint Jean de la Croix. Car ces deux âmes ont entretenu en Dieu les relations les plus étroites et les plus profondes dans une destinée à la fois double et commune ; elles étaient devenues transparentes l'une à l'autre dans une sorte de mutuelle confiance où l'on trouvait à la fois une mutuelle admiration et une mutuelle émulation.

Saint Jean de la Croix a porté la méditation philosophique jusqu'à cet extrême sommet où elle s'abolit dans la perfection de l'union mystique. Mais sainte Thérèse était la réformatrice de son Ordre. Elle n'avait pas seulement, comme le saint, à répondre de la rectitude de sa foi devant une autorité qu'inquiétait l'ardeur même de son âme et à s'exposer comme lui, pour remplir la vocation que Dieu lui avait donnée, à l'incompréhension, aux soupçons, aux menaces et à la persécution : dans ce domaine, la force qu'elle avait reçue, le courage indomptable avec lequel elle en assurait l'emploi, cette parfaite docilité, cette parfaite ouverture avec lesquelles elle ne cessait d'écouter ce que Dieu voulait d'elle, lui apprenaient à tout supporter, à ne jamais abandonner la lutte, à ne jamais accepter la défaite. Mais elle connaissait aussi les tribulations qui étaient inséparables de cette communauté dont elle avait la charge, où elle avait entrepris de rétablir la pureté de la règle, dont elle portait la responsabilité dans son corps et dans son âme et qui lui donnait toujours quelque nouvelle préoccupation matérielle ou spirituelle : les soucis souvent médiocres et toujours renaissants ne cessaient de la harceler et de l'épuiser, la fatigue de l'accabler. Mais la lumière qui habitait en elle, la présence divine qui ne la quittait pas, même quand elle ne se révélait par aucun signe sensible, la soutenaient dans ses moindres démarches.

Et pourtant, elle n'ignorait pas l'angoisse que nous donne toujours cette action même que nous exerçons sur d'autres êtres dont nous craignons toujours, dans le consentement même qu'ils ont donné à une règle, qu'ils lui soient pourtant infidèles, soit par défaut, soit par excès de zèle, qu'ils en préfèrent la lettre à l'esprit, qu'ils ne réussissent pas à découvrir en eux-mêmes cette initiative intérieure à la fois personnelle et spirituelle qui lui donne sa signification et son fruit, qu'ils soient toujours prêts à lui apporter une soumission, là où nous voudrions qu'elle leur apportât à eux-mêmes une libération. Que dire de tous les mouvements d'amour-propre qui, dans les rapports de chaque être avec autrui ou avec Dieu, viennent toujours se mêler aux mouvements de la charité et de la foi, de telle sorte qu'il est malaisé souvent d'apprendre à les discerner et qu'ils menacent toujours son intégrité spirituelle ?

Nul être au monde sans doute n'a connu de plus près que sainte Thérèse toutes ces difficultés mesquines et rebutantes inséparables de l'action par laquelle nous cherchons à transformer le monde visible, toutes ces résistances que nous opposent l'habitude, l'opinion et la vanité quand nous essayons de ramener vers sa source un mouvement de vie spirituelle qui, en s'engageant dans le monde, a vu sa pureté s'altérer peu à peu, toutes ces contradictions qu'il nous faut surmonter lorsque nous voulons accorder les aspirations de la vie la plus profondément personnelle avec les exigences de la vie en commun, et l'appel le plus ardent vers une existence dévouée à Dieu avec les conditions matérielles dont elle ne peut se passer, mais qui, à chaque instant, risquent de l'arrêter ou de l'entraver. Sainte Thérèse faisait face à tous ces conflits à la fois, et l'on peut dire que, loin de trouver en eux autant d'obstacles qui venaient diviser son activité en la détournant de ces sommets de la contemplation où son esprit avait son habituel séjour, ils étaient pour elle l'épreuve de la contemplation elle-même, le témoignage de son efficacité, de sa valeur, et peut-être même la seule manière qui lui était permise de la mettre en œuvre.

Ce que nous apprend sainte Thérèse, en effet, c'est l'indissoluble union de la contemplation et de l'action : personne ne s'est élevé plus haut dans l'échelle de la contemplation, mais personne non plus n'est descendu plus près de toutes les obligations immédiates et concrètes que la vie nous impose. Peut-être faut-il dire que pour elle ces deux mouvements n'en font qu'un. Autrement la contemplation risquerait d'être virtuelle et stérile et l'action d'être aveugle et matérielle. Au point où elles se joignent, Marthe et Marie sont un seul et même être.

Mais l'exemple de sainte Thérèse ne nous apprend pas seulement à méditer sur l'union de la contemplation et de l'action ; il nous invite aussi, en considérant cette extraordinaire vie de femme, à nous interroger sur le rôle irremplaçable que la femme a été appelée à jouer dans la formation de la spiritualité. C'est chez l'homme sans doute que l'on voit le mieux le divorce se produire entre la contemplation et l'action, comme si l'activité de l'homme se présentait toujours sous une forme spécialisée et que la division du travail fût une loi de sa nature. Mais la femme, même aujourd'hui, exerce cette activité commune qui est plus proche des sources de la vie, qui demande plus d'amour par l'élan intérieur qui doit la soutenir, et qui se tourne d'elle-même vers les besognes humbles et familières nécessaires à l'existence de tous les jours. Marthe et Marie sont toutes les deux femmes : mais on s'étonne qu'elles soient deux, qu'elles se soient partagé deux tâches qui ne peuvent pas être séparées et que le propre de la femme est de réunir. Marie a la meilleure part, car Marthe ne peut pas se suffire : mais il ne faut pas qu'elle donne jamais raison aux plaintes de Marthe.

Ainsi, l'exemple de sainte Thérèse nous invite à méditer sur le rôle joué par la femme dans la communauté chrétienne. « A nous autres femmes, dit sainte Chantal, il faut peu de science, beaucoup d'humilité, de simplicité et d'amour. » Elle nous montre un rôle que doivent jouer dans la vie spirituelle l'élan, la tendresse et la douceur. Et les vertus de Marie mère de Dieu sont un modèle pour tous les hommes. Aussi voyons-nous un écrivain anglais qui a été très sensible à la place qu'elles tiennent dans l'Évangile nous dire, en commentant différents textes de Luc, que « quand naquit le Sauveur les femmes se réjouirent en lui avant les hommes et les anges ». Il n'a pas lu, ajoute-t-il, que « jamais homme ait donné au Christ seulement deux sous, tandis que les femmes le suivaient et l'assistaient de leurs biens ». « C'était une femme qui de ses larmes lava ses pieds et une femme qui oignit son corps à sa sépulture ; c'étaient des femmes qui pleuraient quand il alla à la croix, des femmes qui le suivaient depuis la croix et qui s'assirent près de son sépulcre quand il fut enterré... C'étaient des femmes qui étaient avec lui au matin de sa résurrection, c'étaient des femmes qui apportèrent d'abord à ses disciples la nouvelle de sa résurrection d'entre les morts. »

2.

Sainte Thérèse était née en 1515 à Avila en Castille, au pays de don Quichotte, d'une famille qui appartenait à la noblesse. Ses frères partent pour l'Amérique avec les conquistadors et trouvent la mort dans les combats qu'ils livrent avec eux au Pérou. Et l'on pourrait être tenté d'expliquer par cette origine l'ardeur exceptionnelle de sa nature, ce courage et cette fermeté inflexibles qui paraissaient en elle devant les obstacles, ce goût de l'absolu qui lui donnait dans chacune de ses démarches une certitude tranquille et une implacable résolution. Mais le héros de Cervantès avait un héroïsme tout humain ; le réel ne cessait de lui échapper parce que son âme généreuse, enveloppant toutes choses dans le voile de l'imagination, ne faisait aucune différence entre ce qu'il voyait et ce qu'il rêvait. C'est qu'il faut être capable de remonter jusqu'au principe suprême dont dépend le monde créé pour distinguer avec exactitude ce que l'homme en a fait de ce qu'il en doit faire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver chez sainte Thérèse cet extraordinaire réalisme qui lui permet d'apercevoir les conditions misérables de la condition humaine d'une manière si directe, si saisissante et parfois si cruelle, et cet extraordinaire idéalisme, qui n'était pour ainsi dire qu'un réalisme spirituel dont l'objet était infiniment plus haut, et qui lui permettait de penser que rien n'était impossible à condition d'avoir une foi assez pure, une confiance assez entière dans la volonté de Dieu et dans les dons mêmes qu'il mettait entre nos mains : car ceux-ci étaient toujours proportionnés à ce qu'il exigeait de nous.

Elle avait lu beaucoup de romans dans sa jeunesse, comme s'ils étaient destinés à donner une première satisfaction au mouvement de cet esprit qui devait prendre bientôt un autre tour. Elle était pleine de simplicité et de gaieté. Elle avait beaucoup de spontanéité et de liberté. Elle avait de l'esprit et était prompte à la réplique. Elle disait à saint Jean de la Misère qui venait de faire son portrait : « Dieu me pardonne, frère Jean, vous m'avez faite laide et chassieuse. » Bien que son corps parût vigoureux, elle était assujettie à des incommodités presque continuelles. Mais elle en avait bien vite pris son parti ; et elle disait en parlant de sa santé : « quoiqu'elle soit toujours mauvaise, je me porte beaucoup mieux depuis que je n'ai pas pris tant de soin de la conserver ». Elle ne négligeait aucune des besognes de son sexe et excellait dans les travaux à l'aiguille. Mais elle fut toujours accablée d'affaires et ne pouvait consacrer à ses autres occupations qu'un temps très court.

Elle était entrée à vingt ans au Carmel de l'Incarnation à Avila, où elle vécut pendant près de vingt-sept années dans l'observance de la règle mitigée. La rigueur de la règle avait été adoucie parce qu'on la regardait comme impossible à observer ; mais, en s'humanisant, elle s'était aussi relâchée. Cependant sainte Thérèse devait montrer que l'ardeur de la foi peut faire paraître plus faciles et même appeler comme des exigences nécessaires, qui nous soutiennent au lieu de nous contraindre, certaines prescriptions qui deviennent trop dures dès que la foi est elle-même moins vive. Nul ne peut douter que ce ne soit cette foi assoupie qu'elle devait essayer de réveiller dans les âmes, en obéissant à une inspiration divine qui était devenue pour elle irrésistible : toutes les fondations qu'elle a faites n'avaient point d'autre objet que d'assurer les moyens matériels qui devaient permettre à cette foi de vivre, en lui restituant les instruments dont elle avait besoin et qui peu à peu s'étaient usés et détendus. Toutes les fatigues qu'elle a assumées, tous les blâmes qu'elle a affrontés, tous les périls qu'elle a courus, elle les a d'avance mesurés et acceptés. Elle savait que la vie spirituelle risque de rester un rêve, ou une aspiration de la conscience individuelle, si elle ne trouve pas, dans une organisation qui la dirige et où elle s'incarne, une manière de s'éprouver elle-même, de s'exprimer dans la vie réelle, de surpasser, dans une communauté avec d'autres consciences, cette recherche de nous-même que nous confondons quelquefois avec la recherche de Dieu. Cette réforme qu'elle entreprit à l'âge de quarante-sept ans, qui est à peu près le sommet de notre vie, le moment où notre expérience est la plus pleine, et où, embrassant le chemin qui nous reste encore à parcourir, nous sentons que notre destinée se décide, devait devenir pour elle la cause de tous ses tourments. C'est que nous voulons rester fidèle aux habitudes que nous avons prises parce qu'elles nous tranquillisent. Nous repoussons toujours ces exigences que nous imposent les plus grandes âmes de remettre en question notre vie tout entière, comme si à chaque instant elles nous demandaient de ressusciter. Elles commencent toujours par nous troubler. Et nous ne savons pas toujours distinguer d'une révolution qui nous oblige à édifier, une révolution qui ne fait que détruire. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses premiers supérieurs l'aient traitée de femme inquiète et vagabonde. Elle passa sa vie tout entière à se défendre contre les accusations. Elle ne cessa d'être soupçonnée ; elle fut emprisonnée. Mais les persécutions, au lieu de la faire reculer, fortifiaient son courage ; elles rendaient pour elle la présence de Dieu à la fois plus proche et plus vive ; elles l'unissaient plus étroitement à Jésus-Christ dans ses souffrances ; elles multipliaient les grâces mêmes qu'elle recevait ; elles lui faisaient paraître plus nécessaire la transformation même de son Ordre, auquel elle s'était consacrée et par avance sacrifiée.

L'exemple de sainte Thérèse nous montre admirablement comment les plus grandes choses qui se font dans le monde peuvent avoir de petits commencements : c'est Dieu qui les fait mûrir et qui leur donne leur fruit. L'important, c'est qu'au point même où il nous a placé, nous répondions avec fidélité à l'appel qu'il nous adresse, que nous ne marchandions pas avec lui, que nous sachions lui faire un don absolu de nous-même sans rien ménager et sans rien retenir. Ainsi voit-on cette simple religieuse d'Avila, par la seule ardeur de son zèle, introduire dans son propre monastère la flamme spirituelle qui la brûlait, qu'elle propageait bientôt de proche en proche à travers toute l'Espagne au prix de beaucoup d'efforts et de déboires, et dans laquelle toutes les âmes chrétiennes devaient puiser à jamais plus de lumière ou plus d'amour.

Elle avait trouvé à côté d'elle un appui merveilleux dans des hommes qui avaient été mis sur son chemin et dont la vocation restait indépendante de la sienne, mais qui connaissaient comme elle la perfection d'une constante union de leur âme avec Dieu : saint Jean de la Croix d'abord, qu'elle rencontra quand il n'avait encore que vingt-cinq ans alors qu'elle en avait cinquante-deux, dont elle dit qu'il était son Sénèque, petit de corps, mais grand aux yeux de Dieu, qui a su pousser la science de la contemplation mystique plus loin qu'aucun autre saint et qu'elle ne craignait pas de ramener vers les choses de la terre avec une sorte de familiarité rude et aimante, comme si c'était là que la contemplation elle-même avait à faire ses preuves : « Dieu me délivre, ira-t-elle jusqu'à dire, de ces gens si spiritualisés qui veulent sans examen et sans choix ramener tout à la contemplation parfaite. » — Saint Pierre d'Alcantara, ensuite, l'un des ascètes les plus rigoureux que l'on ait jamais vus, qui pensait que surmonter le sommeil était de toutes les pénitences celle qui lui avait le plus coûté et qui ne dormait qu'une heure et demie et assis. Exemple qui ne devait être proposé sans doute à l'imitation de personne, mais qui, dans la diversité infinie des vocations spirituelles, était là pour nous rappeler avec honte toutes les complaisances dont nous entourons trop souvent notre corps et les ressources dont peut disposer notre volonté pour leur résister et pour les dominer. Mais ce n'est point sur une telle pratique qu'elle avait pourtant réglé, ni la sienne, ni celle des personnes dont elle avait la charge. On ne saurait trop admirer cette liberté dans le jugement et dans la conduite qui lui permettait tout à la fois de garder dans toutes ses actions la raison, la sagesse et la mesure, et pourtant de ne cesser d'emprunter plus de force et plus d'ardeur à ces types extrêmes de la vie spirituelle qui semblent nous être montrés pour nous apprendre qu'il n'y a rien dans notre humanité qui ne puisse être dépassé et surnaturalisé et que toutes nos démarches ont dans l'absolu à la fois leur racine et leur fin.

La dernière partie de la vie de sainte Thérèse est pour nous pleine d'enseignements, car elle nous montre réalisé d'une manière miraculeuse ce qui fut sans doute la signification profonde et, pour ainsi dire, l'essence de sa destinée sur la terre : à savoir l'alliance la plus étroite et la plus parfaite qu'on ait jamais accomplie entre la contemplation et l'action, comme si elle nous avait été envoyée pour nous montrer qu'il y a une erreur égale à penser qu'elles se contredisent, soit que l'on mette la contemplation plus haut et qu'on pense qu'elle puisse nous suffire, soit qu'on se tourne vers l'action en craignant dans la contemplation une recherche de soi qui nous rendrait inerte et impuissant. A la fin de son existence, il semble que sainte Thérèse n'ait cessé de goûter un repos profond et comme céleste. Et pourtant jamais sa vie n'a été plus féconde en négociations, en voyages, en labeurs et en souffrances, comme si les deux parties de notre nature avaient trouvé en elle l'exercice qui leur convenait, comme si notre être temporel recevait toute sa puissance et toute sa lumière de notre être spirituel, mais que celui-ci pourtant dût s'acquitter d'une tâche qui est toujours pénible et douloureuse pour que l'autre pût connaître le repos, la sécurité et la joie. Admirable liaison entre les deux êtres qui sont en nous, qui astreint l'un à accepter et à supporter toujours de nouvelles épreuves afin que l'autre puisse les convertir en une source toujours nouvelle de paix et d'amour. C'est cette idée encore qui trouve à s'exprimer autour de son tombeau d'une si gracieuse manière, quand on raconte qu'à sa mort un amandier fleurit au mois d'octobre, et que chaque fois que son sépulcre fut ouvert, son corps fut trouvé flexible et odoriférant.

3.

Les œuvres de sainte Thérèse ne peuvent pas être distinguées de sa vie. Et son œuvre essentielle, c'est l'histoire de sa vie, qui est en même temps un acte de sa vie. Bien différente de tous les écrivains de profession, elle n'a écrit ce livre que par obéissance. Et ce qui était singulièrement émouvant, c'est qu'il lui était demandé moins pour servir à l'édification des autres que pour servir à sa propre justification : c'était dire qu'elle serait jugée sur lui, et peut-être condamnée. On comprend donc avec quelle anxiété elle avait dû le composer. On ne trouve pourtant en lui aucune trace de crainte ou de calcul, mais un ton si ferme et si assuré, une telle confiance dans son bon droit et dans la mission qui lui avait été confiée, tant de droiture et de simplicité, tant de foi et d'élan qu'il semble avoir été fait moins pour la disculper que pour nous enflammer et nous convertir. Il nous permet de comprendre comment le Père Diego de Yanguas éprouvait pour lui une telle admiration qu'il pouvait dire dans ce langage imaginé et trivial dont se servent souvent les Espagnols que « quand il voulait célébrer le saint sacrifice, il prenait ce brasero afin de s'y chauffer ». Elle parle elle-même de cette Vie en disant qu'elle est son grand livre : il resta douze ans entre les mains de l'Inquisition. C'est pour cela qu'elle fut amenée à rédiger le Château intérieur où se trouvent décrites les enceintes et les demeures qui forment, comme nous le disons aujourd'hui, les différents plans de la conscience, c'est-à-dire les différents degrés de l'ascension de l'âme vers Dieu, et qui constitue en réalité toute l'expérience de sa vie. Elle écrit ce livre en trois mois à l'âge de soixante-deux ans sur la demande de son confesseur. Admirable modèle qui peut être proposé à tous ceux qui n'écrivent que pour satisfaire leur amour-propre, pour apprendre à se voir eux-mêmes dans un portrait qui les flatte, ou pour acquérir une renommée par laquelle ils pensent se grandir. N'écrire que par obéissance, cela veut dire n'écrire que parce que l'occasion le commande et l'exige, ou par une nécessité intérieure à laquelle il est impossible de se dérober. Mais voyez pourtant avec quelle indifférence et quelle négligence elle s'applique à ce travail qui semble la distraire de ses occupations véritables. Elle écrivait, nous dit-elle, à la dérobée et avec peine ; elle n'avait jamais le temps de se relire. Elle écoutait ce que lui dictait la sincérité intérieure et l'inspiration divine, qu'elle n'en distinguait pas, tant son regard était tourné vers Dieu avec une confiance tranquille et attentive. Avant d'écrire, elle ignore ce qu'elle va dire et comment elle va le dire. Mais elle le dit mieux que ceux qui ont pris trop de soin de le dire comme il faut. Car cette suppression de tous les apprêts nous donne sa présence vivante et rend sensibles à tous les regards la foi qui l'illumine et la charité qui la transporte.

Il ne faut pas oublier pourtant qu'elle était femme, que c'est avec des femmes qu'elle a vécu et que le problème qui n'a cessé de la tourmenter, c'est celui de savoir par quelle double discipline extérieure et intérieure il était possible de donner à des femmes vivant en communauté le plus haut développement spirituel. Elle sait bien que les hommes ont toujours plus de connaissance et les femmes plus d'amour. Mais elle sait aussi à quel point elles sont difficiles à connaître, beaucoup plus que leurs confesseurs ne l'imaginent. Écoutez ce texte dans lequel il semble que nous l'entendons elle-même les morigéner avec son bon sens si robuste tout chargé à la fois d'expérience et d'humour. « Je vous trouve étonnant de venir me déclarer que vous sauriez ce qu'est cette demoiselle rien qu'en la voyant. Nous ne sommes pas très faciles à connaître, nous autres femmes. Quand vous les avez confessées pendant plusieurs années, vous vous étonnez vous-même de les avoir si peu comprises : c'est qu'elles ne se rendent pas un compte exact d'elles-mêmes pour exposer leurs fautes et que vous les jugez seulement d'après ce qu'elles vous disent. » Entendez-la fixer les règles mêmes qui leur ouvriront l'accès de la communauté. Ne croyez pas que l'enthousiasme suffise, ni les signes extérieurs, ni la croyance invincible que chacune pense avoir de sa véritable vocation. Il y faut des qualités plus communes, mais plus solides. « Nos constitutions, dit-elle, nous défendent de recevoir des filles sans jugement. » Il ne faut pas non plus, comme on pourrait le croire, se fier à cette gravité, à cette dureté et à cette tristesse que l'on prend souvent pour des marques de piété véritable : elle préfère que l'on ait de la gaieté et de l'entrain. Et elle dit avec beaucoup d'esprit : « Notre règle ne s'accommode pas des personnes austères : elle l'est assez d'elle-même. »

On pourrait croire qu'elle mettait au-dessus de toutes choses ces états exceptionnels dont elle avait elle-même une expérience si directe et si vive, où il semble que c'est Dieu lui-même qui occupe toute la capacité de notre âme et non plus nous-même. Elle nous parle admirablement de ces visions et de « ces ravissements auxquels je suis sûre, dit-elle, que je contribue aussi peu que si j'étais une souche... Il me semble que je ne vis point, que je ne parle point et que je n'ai point de volonté, mais qu'il y a en moi un esprit qui m'anime, qui me conduit et qui me soutient... On ne voit rien, ni extérieurement, ni intérieurement, parce que l'âme ne réside pas dans l'imagination. Mais l'âme, sans rien voir, conçoit l'objet et sent de quel côté il est plus clairement que si elle le voyait, excepté que rien de particulier ne se présente à elle. On sent quelqu'un auprès de soi sans le secours d'aucune parole ni intérieure, ni extérieure. » Dans cette sorte de suspension des sens, elle sait qu'il y a une grâce secrète que tout le monde ne peut pas comprendre. Et elle invoque le mot de saint Paul que « l'homme animal n'entend rien dans les choses qui se font de Dieu ». Pourtant, loin d'encourager la recherche de ces faveurs sensibles et de ces voies extraordinaires, elle ne cessait de s'en défier et de les regarder comme des marques de faiblesse, communes chez les femmes, et auxquelles il fallait porter remède. Les femmes sont faibles, dit-elle, et perpétuellement exposées à prendre les créations de leur imagination pour des visions véritables. Et elle ajoute avec une vigueur de pensée que l'on trouvera d'une singulière hardiesse : « Le mal ou le bien ne réside pas dans les visions, mais dans l'usage qu'on en fait. Même si elles viennent de Dieu, elles sont mauvaises quand on en tire vanité et qu'on s'imagine être saint. Même quand elles viennent du démon, elles sont bonnes si elles nous obligent à nous humilier en pensant qu'elles viennent de Dieu et que nous n'en sommes pas dignes. » On peut mesurer, par la netteté et la sûreté d'une telle doctrine, comment elle savait réagir contre toutes les formes d'illuminisme, à une époque où plus qu'aujourd'hui encore une exaltation subjective se couvrait si souvent des apparences de la mystique. Chez cette femme si ardente, qui s'est élevée si haut dans la contemplation et a connu les grâces les plus rares, il y avait pour en juger une raison toute cartésienne. Mais elle savait que les dons divins présupposent toujours et ne font jamais que transformer les facultés naturelles.

D'autre part, toute femme qu'elle était, et bien qu'elle ne méconnût pas la supériorité qui appartenait aux femmes du côté de l'intuition et de l'amour, elle refusait de s'en prévaloir. Elle ne voulait pas que celles-ci pussent invoquer les défaillances de leur sensibilité comme les signes de leur perfection spirituelle. C'est contre une telle tentation qu'elle a toujours protesté avec le plus de mépris. « Je ne me souviens pas d'avoir pleuré dans les plus grandes afflictions que j'ai eues, Dieu m'ayant donné une fermeté d'âme qui n'est pas commune parmi les femmes. » Et le père Salinas disait : « C'est un homme, et des plus barbus encore. » On n'a jamais entendu d'elle aucune plainte. « Je ne suis pas femme en cela : j'ai le cœur fort. » Et elle confie que la pensée qu'elle est femme suffit à lui couper bras et jambes. Femme encore en cela qu'elle sent qu'elle l'est et ne voudrait pas l'être. Mais elle veut que cette fermeté d'âme, toutes ses religieuses l'aiment autant qu'elle l'aimait elle-même. A elles aussi elle dit : « Je ne puis souffrir que vous passiez pour des femmes en quoi que ce soit. Je vous souhaite aussi fortes que les hommes les plus forts ; et si vous faites ce qui est en vous, je vous assure que Notre Seigneur vous rendra si fortes que les hommes s'en étonneront. » Parole d'une incomparable fierté, qui montre assez bien qu'au sommet de l'âme et dans les exigences les plus hautes de la vie spirituelle, ce ne sont pas les différences qui viennent de la nature qui comptent, mais seulement celles qui viennent de la résolution intérieure et de la passion de l'absolu. Parole qui évoque déjà celle que devait prononcer l'indomptable Jacqueline Pascal dans une périlleuse circonstance : qu'il peut « y avoir des cas où, si les évêques montrent des courages de filles, c'est aux filles à montrer des courages d'évêques ».

4.

Si nous cherchons maintenant quel était le trait essentiel qui caractérisait cette grande âme, nous pouvons dire que c'était en effet la fermeté et la hardiesse ; et ce qui lui donnait tant de force, tant de confiance, tant d'entrain, une décision si inflexible dans l'épreuve ou dans le danger, c'était le sentiment de la présence de Dieu dont on peut dire qu'il ne la quittait pas. Personne ne sut joindre comme elle autant d'audace dans la conception, autant de risque dans l'entreprise, autant de prudence et de patience dans l'exécution. Entendez comme elle s'écrie : « On peut mourir, oui ; mais être vaincu, jamais. » Elle est prête à accepter d'avance tous les combats. « Je serais, je crois, capable d'affronter à moi seule tous les luthériens assemblés. Car nous pouvons tout en Jésus-Christ. » La crainte n'a jamais été son motif. C'est que Dieu était toujours à côté d'elle et lui rendait toujours son assistance sensible. Il lui disait : « C'est moi, ne crains rien. » « Il me semble, déclarait-elle, que ce n'est pas moi qui vis, qui parle, qui ai une volonté, mais qu'il y a en moi quelqu'un qui me gouverne et me fortifie. » Aussi n'y a-t-il point de tâche à laquelle elle ait jamais renoncé en alléguant sa propre faiblesse, car, si Dieu l'exige d'elle, il lui donnera aussi toute la puissance dont elle aura besoin pour s'en acquitter. « Seigneur mon Dieu, qu'il paraît bien que vous êtes tout-puissant et qu'il ne faut point raisonner sur les choses que vous voulez, puisque vous les rendez possibles, quelque impossibles qu'elles paraissent, à en juger selon la nature. Il suffit, pour les rendre faciles, de vous aimer véritablement et de tout abandonner pour l'amour de vous. » Et on ne s'étonne pas de l'entendre citer avec admiration le mot de saint Augustin : « Donnez-moi, Seigneur, la force de faire ce que vous me commandez et commandez-moi ce que vous voudrez. »

Quel que soit l'aspect sous lequel on considère sa conduite, on peut dire que, dans chacune de ses démarches, ce que l'on trouve toujours au principe, c'est ce sentiment si intense et si sûr de la présence de Dieu qui lui fait dire qu'elle ne craint pas que le démon puisse jamais la tromper, ni personne au monde la détromper. Telle est encore la raison pour laquelle cette personnalité si vigoureuse ne s'affirme jamais que par une parfaite dépossession d'elle-même. Aussi demande-t-elle que l'humilité aille toujours la première pour nous apprendre que les forces dont nous avons besoin ne viennent jamais de notre propre fonds. Mais elle ne veut pas pourtant de cette fausse humilité qui pourrait nous conduire à dissimuler les dons que nous avons reçus et à mépriser celui qui nous les envoie. Il faut apprendre à reconnaître toutes les grâces que Dieu nous fait, mais les tenir pour non méritées. Il faut aller plus loin encore et transformer l'amour-propre qui nous attache à nous-même en un sentiment de reconnaissance à l'égard de Dieu qui nous a créé. On ne peut pas concevoir de prière plus simple, plus naïve ni plus touchante que celle que voici : « Quelque inutile que je sois et incapable de profiter aux autres, je ne laisse pas mon Dieu de vous louer de m'avoir faite telle que je suis. » Admirable moyen pour notre faiblesse de faire elle-même un retour vers Dieu et de trouver jusque dans le peu que nous sommes la marque de sa puissance et de son amour.

Elle avait cette expérience de Dieu qui la mettait au-dessus des philosophes et des théologiens. « Si Dieu, disait-elle, ne m'eût enseignée lui-même, mes lectures m'eussent laissée bien peu savante. » Elle éprouvait même de la difficulté à lire ; et la lecture, quand elle essayait de s'y livrer, se changeait tout de suite pour elle en oraison. C'est que la science qu'elle avait était une science d'origine divine, cette science expérimentale qui n'est rien que si elle est elle-même une vie et une pratique. Cela suffit à nous faire comprendre pourquoi ses directeurs se mettaient à leur tour sous sa direction. Elle nous montrait la contemplation elle-même descendant dans l'action, à laquelle elle donnait son efficacité et sa lumière, et se changeant pour ainsi dire en un spectacle spirituel offert à l'admiration et à la participation de tous. Non pas que la sainte oubliât jamais cette règle de prudence qui, dans une communauté, nous oblige à tenir compte des vocations les plus humbles et empêche qu'aucune âme puisse se laisser troubler par des exemples trop hauts et qui risquent toujours de la dépasser. Elle s'applique à elle-même ce précepte qui convenait si bien aux religieuses qui l'entouraient dans leurs rapports avec elle, qu'il faut toujours discerner ce que nous pouvons imiter et ce que nous ne pouvons qu'admirer. Mais s'il y a une imitation qui nous détourne de ce qui nous est demandé et des devoirs que nous avons nous-même à remplir, l'admiration peut en produire une autre qui nous oblige à accomplir dans notre propre sphère, et avec les ressources dont nous disposons, cette même victoire sur nous-même et cette même spiritualisation de toutes nos puissances que les âmes les plus grandes savent réaliser dans un ordre qui est au-dessus du nôtre.

Elle nous invite du même coup à méditer sur les principes de la vie monastique qui nous permet d'accomplir avec plus de perfection et dans des conditions singulièrement privilégiées cette tâche qui est celle de tous les hommes, dans la société plus vaste où leur vie se trouve engagée, qui est de devenir les uns pour les autres des médiateurs. Mais comme il y a des compagnies de plaisir, il y a aussi des compagnies de piété. En elles, une amitié, dit-elle, doit se nouer entre des personnes vertueuses. Et elle sait bien que la charité s'augmente par la communication. Elle nous dit qu'elle a aimé son Ordre avec une véritable passion. Elle a aimé passionnément ce face à face avec Dieu et cette communion dans une même recherche de Dieu qui forme l'essence même de la vie religieuse. Comme sainte Claire, elle dit que la pauvreté, à laquelle elle ajoute l'humilité, est un grand mur qui nous sépare du monde et qui nous enferme en nous-même. Pourtant, on n'oubliera pas, de peur que l'originalité des différentes formes de la vie spirituelle ne vienne encore à nous échapper, qu'elle ne veut point que l'on mendie. « C'est un point de nos constitutions de ne rien demander, à moins que la nécessité soit très grande. » Elle dit encore qu'après s'être laissé aller une ou deux fois à ces soins excessifs de recevoir la charité, ils se tourneraient enfin en coutume : « et il pourrait arriver que nous demandions ce qui ne serait pas nécessaire à des personnes qui en auraient plus de besoin que nous ». Elle veut que l'on garde l'esprit de pauvreté, mais sans risquer le péril de solliciter des aumônes. Et pourtant elle pense, comme les disciples de saint François, que la pauvreté renferme tous les biens du monde et que mépriser le monde, c'est être le maître du monde. Ce mépris, cette maîtrise se réalisaient pour elle dans la séparation à l'égard du monde parce qu'elle supprimait toutes les barrières entre notre âme et Dieu. Elle a aimé par-dessus tout sa clôture. « Il faut, dit-elle, l'avoir éprouvée pour comprendre quelle était notre joie en nos fondations, quand nous nous trouvions dans une clôture où les personnes séculières ne pouvaient entrer, parce que, quoique nous les aimions beaucoup, nulle consolation n'égale celle que nous avions d'être seules. » Leibniz lui-même admirait chez sainte Thérèse cette disposition intérieure qui portait son âme à concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et elle dans le monde. Heureuse séparation dont on peut dire qu'au lieu de nous isoler des autres êtres, elle seule est capable de nous découvrir leur présence, en triomphant de cet isolement lui-même et en nous permettant de remonter jusqu'au principe suprême où ils communient entre eux et avec nous.

C'est cette vue constante de Dieu qui lui permettait encore de se délivrer de tous les faux scrupules où le moi se recherche encore lui-même dans la pensée continue de ses propres souillures. « N'allez pas vous figurer, dit-elle, qu'une simple pensée soit un péché, si mauvaise qu'elle soit. » Car il faut pour cela qu'on ait commencé à y consentir et à y céder. C'est la même vue de Dieu qui la conduit aussi à se désintéresser de l'opinion, à vouloir que l'on se soucie aussi peu que l'on dise de nous du bien que du mal, à n'en prendre non plus de part que si cela regardait un autre. Laissez les autres nous défendre. Cela ne nous concerne pas et n'est pas notre affaire. C'est la même vue de Dieu enfin qui, au lieu de la détourner du spectacle de la nature, la rend toujours prête à retrouver le créateur dans sa création, à admirer la beauté des champs, de l'eau, l'ingénuité d'un enfant et le don le plus modeste qu'on peut lui faire.

5.

Mais ce qui donne à la vie de sainte Thérèse une simplicité, une force, une acuité et une présence qui ne semblent pas pouvoir être dépassées, c'est que cette vie où nous sommes n'avait pour elle de sens que par rapport à l'éternité, dont on peut dire qu'elle remplit déjà notre durée, et qu'elle fait paraître cette durée comme une attente, qui donne sa signification et sa lumière à chacun des événements dont elle est faite. Ce sentiment de l'éternité était chez elle fort ancien. Elle rappelle l'émotion que toute jeune elle éprouvait avec son frère en pensant aux châtiments et aux récompenses éternels et qui leur faisait répéter « pour toujours... pour toujours ». La pensée du temps donne à la plupart des hommes une inexprimable angoisse : c'est une fuite qu'ils ne peuvent ralentir et dans laquelle il leur semble que leur vie se dissipe sans qu'ils puissent rien faire pour la retenir. La brièveté de l'existence, la certitude qu'elle finira un jour, la crainte de n'avoir pas su en faire un bon emploi, le sentiment qu'on l'a laissée vide derrière soi ou qu'on l'a gaspillée, serrent le cœur et tirent à presque tous les êtres des gémissements. Or considérez sainte Thérèse : elle n'a de regard, d'attachement et de désir que pour l'éternité, et non point pour le temps. A l'inverse de ceux qui ne vivent que dans l'heure qui passe, qui ne voient dans chaque événement que le moment où il a lieu, pour lesquels le passé est toujours l'objet du souvenir et du regret, qui courent vers le moment qui va venir et mesurent toujours la distance qui les en sépare, on voit bien qu'il y avait à ses yeux une sorte d'égalité entre les instants qui se suivent parce que chacun d'eux nous apporte une exigence à laquelle nous ne pouvons répondre que si nous sommes capable de nous élever chaque fois jusqu'à la même présence éternelle. Aussi voit-on qu'elle attachait peu d'importance aux dates et à la supputation du temps. Dans le temps, elle n'éprouve que de l'indifférence pour la relation entre ses différentes parties. Toute son attention s'applique à la relation de chacune d'elles avec l'éternité. Mais si elle s'abaisse à considérer l'écoulement même du temps, au lieu de chercher en lui une éternité déjà présente, alors il n'est plus pour elle que l'obstacle qui l'en sépare, un retard qui l'oblige à l'attendre. De là cette consolation qui lui fait dire que : « Ce qui finit est toujours court. » De là cette impression qu'elle éprouve souvent que le temps passe si vite qu'elle n'a le temps de rien faire. Mais de là aussi cette plainte en sens opposé, dès qu'elle pense à la mort comme à un accès dans l'éternité : « Combien longue est cette vie, combien dur est cet exil ! » De là encore cette sublime violence avec laquelle elle joint la mort à la vie en faisant de la vie elle-même une mort, en tant qu'elle l'éloigne de la mort qui doit lui donner la vie véritable. De là enfin ces paroles si célèbres et si belles : « L'attente qui me crucifie me fait en tel excès souffrir que je meurs de ne pas mourir », et qui accusent si vigoureusement cette oscillation tragique de notre âme entre l'être et le néant, qui oblige notre être sensible à s'anéantir pour que, de cet anéantissement même, notre être spirituel puisse surgir.

L'enseignement incomparable que nous donne l'exemple de sainte Thérèse, c'est de nous montrer comment la contemplation et l'action que nous voyons toujours séparées, qui nous paraissent se contrarier, et dont nous demandons comment elles peuvent s'unir, sont pourtant indiscernables l'une de l'autre. Car la contemplation, c'est l'action elle-même considérée dans ce sommet de l'âme d'où elle procède et vers lequel elle ne cesse de nous faire remonter. On ne dira même pas qu'il y ait pour sainte Thérèse une ascension et une descente alternatives de l'âme des besognes matérielles les plus humbles aux grâces les plus sublimes de l'oraison. L'humble et le sublime ici ne font qu'un. Et c'est celui qui monte le plus haut dans la vie spirituelle qui donne aussi le plus de perfection à ses actions les plus familières. Tenir bien haut nos pensées, dit-elle, nous aide singulièrement à élever avec courage nos œuvres au même niveau. « Dieu seul suffit » : mais c'est parce qu'il fait l'unité de notre vie. Il veut que la mystique et la pratique se nourrissent l'une de l'autre, que ce soit la solitude qui nous fasse communier avec tous les êtres, et que nous puissions, dans l'extrémité même de la douleur, sentir aussi l'extrémité de la joie.

Mais il ne nous permet pas de mépriser jamais aucun des moyens humains qu'il nous a mis entre les mains et dont il veut toujours que nous nous servions. Toutes nos entreprises, dont le succès dépend de Dieu seul, doivent être conduites selon les lois de notre propre raison. Le meilleur biographe de sainte Thérèse admire en elle cette sagesse, ce jugement mûr et rassis, sa manière de penser toujours beaucoup à tout ce qu'elle avait à faire, de peser avec une grande maturité le pour et le contre des choses qu'elle traitait et, dès qu'elle avait adopté une résolution, de poursuivre avec la plus grande constance ce qu'elle avait entrepris. Dans les prières, elle s'adressait encore à Dieu comme à la source même de toute prudence : « Que je sache, lui disait-elle, user de la raison pour estimer et peser toutes choses par la juste balance, afin de donner à chacune ce qu'elle mérite et d'avoir une attention continuelle qui me permette de distinguer le meilleur et le pire, de manière à faire un choix très juste accompagné d'une très pure intention. »

Notre union avec Dieu commence toujours par le simple recueillement, mais il faut à la fois qu'elle transforme toutes nos puissances en nous découvrant leur usage spirituel et qu'elle produise en nous une parfaite quiétude où ces puissances elles-mêmes entrent pour ainsi dire dans le repos. Elle nous donne une sorte de continuelle consolation en nous obligeant à penser que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, que personne n'est tenté au-delà de ce qu'il peut supporter. De là une attitude de confiance et de sécurité qui élève l'âme si haut au-dessus de tous ces troubles où l'amour-propre conteste encore avec Dieu et montre qu'elle ne l'a point encore trouvé. Écoutez cette hardiesse tranquille avec laquelle sainte Thérèse parle de la voie qui nous mène à lui. « Je ne comprends pas, Seigneur, comment on peut appeler étroit le chemin qui conduit à vous. A mes yeux, ce n'est pas un sentier, c'est une route royale, une route où l'on marche avec d'autant plus de sécurité que l'on s'y est engagé avec plus de courage, où vous tendez la main à celui qui chancelle, où une chute, ni même plusieurs, ne peuvent causer sa perte, pourvu qu'il vous ait donné son cœur en le détachant des biens du monde et qu'il marche dans la vallée de l'humilité. » Bien plus, Dieu permet souvent, dit-elle, que nous tombions, afin que l'âme devienne plus humble, et quand nous nous relevons avec des intentions droites et la conviction de notre propre faiblesse, nous tirons de notre chute de nouvelles forces pour avancer dans les voies du Seigneur.

Mais il ne faudrait pas croire pourtant que la contemplation fût pour elle une condition nécessaire au salut, ce qui risquerait de plonger dans le désespoir beaucoup d'âmes très pures et qui n'en ont point l'expérience. Elle est un don de Dieu, mais que Dieu n'exige d'aucun de nous. On peut s'y efforcer vainement, et se détourner ainsi de sa propre voie. Il ne faut jamais oublier que celui qui croit marcher par la voie la plus basse peut être le plus élevé aux yeux de Dieu. Et l'on peut dire, pour conclure, que l'union en Dieu qui nous est demandée est, non pas l'union de contemplation, mais l'union de volonté, c'est-à-dire une disposition de l'âme qui est dégagée de toutes les choses de la terre, où il ne se trouve plus aucune tendance contraire à sa volonté, où notre volonté, tout entière conforme à la sienne et totalement occupée de lui, ne laisse plus subsister en elle aucune trace de l'amour de soi, ni d'aucune chose créée. Elle vit alors dans un tel oubli de son intérêt propre qu'il lui semble en quelque sorte n'avoir plus d'être ou que son être est devenu pour ainsi dire l'être de Dieu. Elle jouit alors d'une paix ineffable : elle n'a pas besoin de réflexion pour connaître que Dieu est là. Elle ne désire plus ni la mort, ni la vie. Ainsi l'amour, en nous affranchissant des choses de la terre et en nous permettant de planer au-dessus d'elle, nous rend maître de tous les éléments et du monde lui-même ; et c'est l'humilité qui rétablit la liaison entre notre Rien et le Tout de Dieu.

Quatre saints — Chapitre 4. Sainte Thérèse ou l'union de la contemplation et de l'action has loaded