La patience est de subir et d’attendre, ce qui est plus difficile que d’agir et de résoudre. C’est la vertu du temps. Et il faut de la patience pour supporter de vivre dans le temps. Il s’agit d’abord de le remplir quand il paraît vide. Et il ne peut pas y avoir pour nous de meilleur moyen que la patience, qui est une sorte de douceur à l’égard du temps, que nous ne songeons ni à violenter ni à abolir.
Mais la patience ne consiste pas seulement, comme on le croit, à attendre : elle consiste à pâtir, qui est aussi à la fois supporter et souffrir. Dira-t-on qu’étant la vertu du temps et de la souffrance, elle ne peut être qu’une sorte de résignation, qu’elle est donc incapable de créer, et que la joie en est toujours absente ? Il y a en effet une patience négative qui ne sait que porter les épreuves de la vie, et la vie même comme une épreuve. Mais il y a aussi une patience positive dans laquelle la souffrance même est acceptée et voulue. La patience l’accueille sans récriminer. Elle la reçoit sans gémir. Elle ne cherche pas à en tirer vanité comme d’un destin exceptionnel et d’une marque d’élection. Elle ne cherche pas à en tirer vengeance contre tous ceux qui sont épargnés. Elle y reconnaît un don qu’il faut aimer et faire sien, comme un élément même de sa personne et de sa vie.
Cette patience positive garde à l’âme son activité et même son allégresse dans l’adversité. Elle supporte toutes les contradictions sans céder aux mouvements de l’amour-propre ou de la colère. Elle convertit en douceur toutes nos premières agitations.
Dans son essence la plus profonde, elle sait poursuivre une œuvre dont elle ne voit pas et peut-être dont elle ne verra jamais le fruit. Alors, elle est justement nommée persévérance. Elle ne se laisse aveugler ni par l’ivresse de la prospérité, ni par celle du malheur.
La patience ne connaît ni l’indifférence, ni l’abandon. Elle suppose beaucoup de force et de confiance. Mais il arrive qu’elle me retient d’agir. Elle ne devance pas l’heure. Elle ne perd pas courage, même si le temps ne tient jamais les promesses de l’éternité ; car, cette éternité, elle ne l’attend pas. Déjà elle y vit. Avoir devant soi le temps qui rachète tout, c’est considérer qu’il n’y a rien dans le temps qui s’achève jamais, c’est être déjà au-delà de tous les temps.
Elle est peut-être la plus haute vertu du vouloir. « S’impatienter, dit Fénelon, c’est vouloir ce qu’on n’a pas, ou ne pas vouloir ce qu’on a. » Tant qu’on veut le mal qu’on souffre, il n’est pas un mal. Pourquoi en faire un vrai mal en cessant de le vouloir ?