L’aventure de Narcisse a inspiré tous les poètes depuis Ovide.
Narcisse a seize ans. Il est inaccessible au désir. Mais c’est ce refus du désir qui va se changer pour lui en un désir plus subtil.
Il a le cœur pur. De crainte que son propre regard ne vienne ternir cette pureté, on lui a prédit qu’il vivrait longtemps s’il acceptait de ne se point connaître. Mais le destin en a décidé autrement. Le voilà qui se dirige pour apaiser sa soif innocente vers une fontaine vierge où personne encore ne s’est miré. Il y découvre tout à coup sa beauté et n’a plus soif que de lui-même. C’est sa beauté qui fait désormais le désir qui le tourmente, qui le sépare de soi en lui montrant son image, et qui l’oblige à se chercher lui-même où il se voit, c’est-à-dire où il n’est plus.
Il trouve devant lui un objet semblable à lui, qui est venu avec lui, et qui suit tous ses pas. « Je te souris, dit-il, et tu me souris. Je te tends les bras, et tu me tends les tiens. Je vois bien que toi aussi tu désires mon étreinte. Si je pleure de la savoir impossible, tu pleures avec moi et les mêmes larmes qui nous unissent dans le sentiment de notre désir et de notre séparation obscurcissent la transparence de l’eau et nous cachent tout à coup l’un à l’autre. »
Alors commence ce jeu de reculs et de feintes par lequel il s’écarte de soi pour se voir et s’élance vers soi pour se saisir. Il a fallu qu’il se quitte pour donner à son amour un objet qui s’anéantirait s’il parvenait à le joindre. Un peu d’eau seulement le sépare de lui-même. Il y plonge ses bras pour saisir cet objet qui ne peut être qu’une image. Il ne peut que se contempler et non point s’embrasser. Il dépérit sans pouvoir s’arracher à ce lieu. Et il ne subsiste plus maintenant au bord de la fontaine, comme témoin de sa misérable aventure, qu’une fleur dont le cœur couleur de safran est entouré de pétales blancs.