Mais si la réalité comme telle n'a pas d'intériorité, si elle est seulement ce qui se présente à un sujet sous la forme d'un « donné », on comprendra facilement qu'elle ne soit rien de plus pour nous qu'une apparence ou un phénomène. Or dire qu'elle est un objet, c'est encore dire la même chose, puisque le propre d'un objet, c'est d'être appréhendé par un sujet comme extérieur à lui, mais pourtant en rapport avec lui. Cependant faut-il dire que la forme particulière sous laquelle un donné nous est offert, c'est toujours la spatialité ? Il ne peut pas en être autrement si la réalité par définition exclut l'intériorité, si elle est ce qui, dans l'intériorité du tout, surpasse notre intériorité propre et ne peut jamais être défini par nous autrement que comme une extériorité. Ce qui suffit à expliquer deux caractères de la réalité que l'on considère souvent comme contradictoires et dont on comprend maintenant pourquoi ils sont nécessairement associés :
Le premier, c'est que si l'espace est indivisiblement la forme de l'extériorité et la forme de l'apparence, toute réalité qui nous apparaît dans l'espace ne peut nous apparaître que par sa surface (puisque la surface sépare précisément ce qui se montre de ce qui est au delà). Aussi faut-il dire qu'aussi loin que puisse pénétrer notre connaissance et quels que soient les moyens les plus subtils qu'elle utilise, elle viendra toujours mourir sur une surface qu'elle pourra reculer indéfiniment, mais qui sera toujours la marque et la frontière de son pouvoir. Passer toute frontière, ce serait non pas aller dans l'extériorité jusqu'à l'infini, ce qui serait contradictoire, mais retrouver l'intériorité pure qui est être et non pas réalité. Cette observation permet d'apercevoir pourquoi toute réalité est pour nous nécessairement superficielle, ce que l'on exprime également bien, pour qui perçoit le sens véritable de ces mots, en disant qu'elle est toujours la réalité d'un objet, ou d'une apparence, ou d'un phénomène.
Mais le deuxième caractère de la réalité et qui semble la négation du précédent, c'est que la réalité nous paraît avoir, par opposition à la connaissance que nous en prenons, une profondeur ou, comme on le dit souvent, une épaisseur infinie. C'est qu'il faut qu'elle ne soit pas seulement le phénomène ou l'apparence donnée, mais tout phénomène ou toute apparence qui peut l'être. Elle a donc par rapport à tout ce que nous en percevons un immense arrière-plan. Chaque progrès de la connaissance fait apparaître un aspect nouveau de la réalité qui n'a de signification que par rapport à la perspective nouvelle à travers laquelle nous le considérons ou aux instruments nouveaux que nous utilisons pour le faire surgir. Tous ces aspects doivent être considérés comme également vrais. Et quand je crois pouvoir distinguer la réalité elle-même de chacune des apparences par lesquelles elle se manifeste, je puis bien dire comme tout à l'heure qu'elle en est la somme ou le foyer. Mais c'est dans chacune des vues que nous pouvons prendre sur elle que la réalité pourtant se réalise. Elle ne subsiste pas sous une forme indépendante : en elle-même, elle n'est rien de plus que la possibilité de toutes. L'épaisseur des choses est donc une épaisseur négative si on la confronte avec leur représentation positive qui est toujours en surface. Enfin, il ne faut pas oublier que chaque type de représentation correspond à un type particulier d'action par lequel précisément j'appelle et j'échange sans cesse toutes les faces du monde qui m'apparaissent ainsi tour à tour.