La joie est la perfection de l'acte même
Tous les hommes recherchent la connaissance, la puissance et la joie.
Mais la joie est le bien suprême. Elle se suffit à elle-même. Elle contient et dépasse la connaissance et la puissance.
Elle repousse et oublie les connaissances particulières. Elle produit une lumière propre qui la justifie. Elle découvre sa vocation à l'être qui l'éprouve. Elle donne un sens à l'univers. C'est cet univers qui lui a permis de naître : mais elle l'enveloppe maintenant dans son rayonnement.
De même, la joie n'est point un effet de la puissance, ni un témoignage qu'on lui rend ; elle n'en est ni le signe, ni la suite : elle est au delà. Elle est indifférente à ses succès : elle ne tire aucun avantage ni de son exercice, ni de ses effets. Elle n'a pas d'égards pour ses formes divisées, elle en réalise l'unité ; elle nous donne infiniment plus que chacune d'elles n'avait promis et ne pouvait tenir : elle ne met point sa confiance en elles. Elle les ramasse et les surmonte à la fois.
Il y a en elle une lumière, une aisance, une sérénité qui ne se rencontrent dans la puissance et dans la connaissance que lorsqu'elles ont atteint leur objet et par conséquent qu'elles ont fini de s'exercer. C'est dans la joie qu'elles trouvent toutes deux l'aboutissement et le port. Mais elles oublient alors les objets particuliers qu'elles avaient poursuivis et qui n'étaient que les obstacles dont elles devaient triompher. La perfection de la joie l'empêche de se laisser emprisonner par aucun objet. Celui-ci serait pour elle non point une raison d'être, mais une limitation. Elle nous unit à un principe capable d'engendrer toutes les vérités particulières, à la source dont dérivent toutes les actions, toutes les victoires et toutes les conquêtes de la puissance. Et même on peut dire que dans la joie le principe de la connaissance s'identifie avec le principe de l'action. De telle sorte que le succès dans l'un ou l'autre de ces deux domaines n'est qu'un moyen pour nous d'aller plus loin. Dans la joie, l'activité, indifférente à toutes les fins particulières, oublieuse qu'elle se ramifie en facultés distinctes, s'alimente de son pur exercice.
La connaissance et la puissance sont des moyens de produire la joie. Sans doute elles nous donnent une joie propre qui est comme l'accompagnement de leur jeu. Mais à la fin il faut qu'elles viennent l'une et l'autre se dénouer et se perdre en elle. A ce moment-là, la pensée et l'action font naître en nous une émotion nouvelle et incomparable, c'est celle qui accompagne l'anéantissement de leur opération propre et séparée dans la conscience qu'elles ont, en disparaissant, d'aboutir.
La joie ne diffère pas de la présence même de l'acte. C'est que l'acte ne peut pas connaître d'échec, puisqu'il ne réside pas dans son effet, mais dans le principe qui le fait être. Il ne se distingue pas de la personnalité qui l'accomplit et dont il exprime l'essence vivante et dématérialisée. Ou plutôt la matière lui cède comme la volonté à la grâce. Nul ne pourrait concevoir qu'il fût autre : et pourtant il est souverainement libre comme il est souverainement aisé. On ne peut le concevoir qu'achevé, mais d'une manière naturelle et qui exclut l'effort.
Il ne connaît ni la dispersion ni l'obstacle : il traduit à nos yeux le succès d'une personnalité qui, en l'accomplissant, éprouve la joie de s'accomplir elle-même par une opération qui ressemble à la fois à une délivrance et à une création. Il présente une unité intérieure qu'aucun écoulement du temps ne peut altérer. Malgré la variété des circonstances dans lesquelles il s'exerce, on le retrouve toujours semblable à lui-même : c'est le même acte toujours qui nous montre qu'il n'avait pas cessé d'être présent. Aucune application ne le force à se modifier, aucune fin ne le surpasse. Quand nous l'accomplissons nous-même, il nous révèle le même visage familier. Il semble qu'il prenne naissance au-dessus de la volonté, qui ne produit que des actions. Il est l'objet d'une sorte de contemplation comme un modèle inaccessible jusqu'au moment où, en le voyant reparaître, nous le reconnaissons, produisant autour de lui l'apaisement et la certitude, dénouant les difficultés en apparence insurmontables et rendant visible un ordre qu'on s'étonne d'avoir perdu, dès qu'il l'a rétabli.