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Il n'y a de nôtre que l'acte dans l'instant où il s'exerce

C'est dans l'acte que se fonde notre véritable réalité et l'erreur de la plupart des hommes provient de ce qu'ils sont plus attentifs au contenu, c'est-à-dire à la limite de l'acte, qu'à l'acte même. C'est par un acte que nous percevons, que nous nous remémorons et que nous désirons. Et dans chacun de ces actes, considéré en tant qu'acte, notre participation à l'être est présente, parfaite et indivisible. Tout le monde le sent bien. Mais aveuglés par la limitation que le temps produit dans notre nature et persuadés que la distinction du passé et de l'avenir est caractéristique de l'être même, nous sommes portés à identifier le présent, non pas avec l'acte, mais avec l'état, et par conséquent avec le sensible. De là proviennent tous nos malheurs. Ainsi les hommes souffrent en contemplant le passé, s'il était heureux, parce qu'il les a fuis, s'il était mélancolique, parce que son image les poursuit jusque dans la possession du bonheur présent. En essayant de deviner l'avenir, ils souffrent encore d'être privés des joies qu'ils espèrent et craignent toujours la menace de quelque péril. C'est qu'en se transportant dans le passé et dans l'avenir, qu'ils considèrent comme des états abolis ou encore à naître, ils ne peuvent que se détourner de la réalité présente, se complaire dans un rêve impossible à actualiser et empoisonner toute leur vie par des comparaisons qui aiguisent seulement la conscience de leurs limites. Au contraire, en nous solidarisant avec l'acte, nous demeurons attachés au présent de l'être, nous retrouvons avec l'innocence la source même de toute notre puissance. Le passé le plus misérable devient un élément de notre force présente : il est l'épreuve bienfaisante qui la nourrit et qui l'éclaire. L'instant présent, en faisant concorder notre existence avec celle de l'univers, inscrit en quelque sorte dans l'abondance infinie de celui-ci la perfection actualisée de notre essence. Et l'avenir le plus incertain, en donnant à l'être la forme prochaine et subjective de l'acte par opposition à la donnée, ouvre devant nous des chemins dans lesquels s'engage notre liberté, qui rendent possible notre progrès, qui nous permettent de retrouver le concret dont le rêve nous avait éloignés et qui ne manquent jamais, ni de proposer à notre activité quelque nouvel emploi, ni de lui promettre, si elle sait les atteindre, des fruits meilleurs que tous ceux qu'elle a goûtés.

Dans la recherche des nouveautés passagères le moi ne peut que se dissoudre. Mais chaque objet particulier, celui qui est là devant nous, qui est présent dans l'instant, et qui est toujours nouveau même s'il nous paraît tout à fait familier, suffit pourtant à nous donner le contact avec l'être absolu ; car il doit prendre place dans le tout qu'il implique et qu'il exprime à sa manière. Par là il acquiert un relief et une suffisance qui l'affranchissent en quelque sorte de la relativité où le maintenait la seule considération de ses limites à l'égard de nous-mêmes et à l'égard des autres objets. Toutefois, pour que ce résultat puisse être obtenu, il faut que l'être cesse d'être pour nous une immense donnée que nous chercherions à embrasser sans y réussir. Il faut qu'indifférent au contenu de chaque donnée, nous puissions nous unir dans chacune d'elles à l'acte universel qui la fonde avec toutes les autres. C'est par là seulement que nous pourrons assurer notre liaison avec l'être absolu et omniprésent et nous assujettir en un point fixe d'où nous pourrons désormais assister et collaborer sans désir, sans crainte et sans regret au développement illimité de notre être limité.

Ainsi on ne pourra plus nous reprocher d'arrêter et d'emprisonner par avance le développement du moi en inscrivant dans un tout immuable à la fois son origine, sa fin et l'intervalle même qui les sépare et qui lui permet d'éclore. Si l'on préférait ouvrir devant lui une carrière mystérieuse et indéfinie, mais en rejetant l'idée d'un tout dans lequel il s'alimente, on serait bien empêché pour expliquer qu'il pût s'enrichir et seulement se mouvoir. Au contraire, on voit bien comment, par un contact sans cesse renouvelé avec un être immobile, notre moi empirique s'accroît pour ainsi dire sans y penser en intégrant dans sa nature propre tous les aspects successifs que ses différentes rencontres avec l'être lui ont révélés. — Pour éviter l'idolâtrie qui consisterait à poser un tout dans lequel toutes les manifestations de l'être seraient réalisées en une fois, antérieurement à l'apparition des individus, il suffit d'admettre que ces manifestations n'existent en effet que pour des individus, mais que, sous peine de les exclure de l'être et de les rendre inintelligibles, il faut les poser en acte à l'intérieur de la totalité des choses avec tous les individus qui les actualisent par leurs opérations autonomes. Le tout, tel que nous l'avons défini, n'est point séparé de ses parties : il est le principe qui non seulement contient en lui d'une manière indivise toutes les possibilités, mais exige et réalise le passage à l'acte de chacune d'elles selon les conditions définies qui permettent à toutes les parties, au moment où elles apparaissent, de constituer elles-mêmes leur être participé.

La Présence totale — Il n'y a de nôtre que l'acte dans l'instant où il s'exerce has loaded