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L'instant est un moyen d'accès dans le présent éternel

Il ne faut sortir de l'instant que pour entrer dans le présent.

On reproche à la plupart des hommes de ne vouloir vivre que dans l'instant comme si le passé ne laissait dans leur pensée aucun souvenir, comme si l'avenir ne cessait de les surprendre en raison de leur incapacité à le prévoir. Vivre dans l'instant, c'est donc, semble-t-il, vivre avec insouciance, se laisser porter par le cours des événements, participer au changement au lieu de le dominer et refuser d'exercer cette prérogative essentielle de l'esprit qui, au lieu de céder comme la matière au flux qui l'entraîne, essaie selon ses forces d'embrasser l'ensemble du temps, de retenir le passé qui fuit et d'anticiper le futur pour le conformer par avance à nos désirs. Or si, comme nous le soutenons, l'être fini ne coïncide avec l'être total que dans la limite évanouissante de l'instant et si c'est dans cette coïncidence seule que nous pouvons acquérir, avec l'être, la puissance et le bonheur, la doctrine que nous exposons ne devient-elle par la doctrine même de l'instant, ne devons-nous pas nous abandonner à l'instabilité du devenir au moment même où nous cherchons un terme éternel et renoncer à l'œuvre caractéristique de la pensée, qui est de lier entre elles les étapes de la durée, au moment où, saisissant cette pensée dans son essence, nous prétendons pousser son exercice jusqu'au dernier point ?

Cependant l'instant peut être considéré sous deux aspects : s'il n'est qu'un lieu de passage entre deux états particuliers, il nous conduit à rejeter dans le néant ce qui n'est plus ou ce qui n'est pas encore et ne nous laisse ni hors de nous ni en nous aucun objet stable que nous puissions saisir. Alors celui qui veut vivre dans le pur instant n'y réussit pas puisqu'il est chassé hors de lui d'une manière incessante par la mobilité du temps. Distinguera-t-on une multiplicité continue et indéfinie d'instants successifs ? Elle ferait des étapes de notre vie non point une possession transitoire, mais un abandon perpétuel. Comment éviter alors le regret qui n'est lui-même qu'un espoir déçu ? — Mais l'instant a encore un autre aspect, puisque c'est par leur liaison avec l'instant que la perception, le souvenir et le désir témoignent également de leur réalité. Si la perception paraît s'anéantir au profit de l'image, si l'objet de notre désir ne se convertit pas en perception, c'est notre corps qui est déçu : par là, il est vrai, l'instant manifeste nos limites, mais puisqu'il est en même temps notre point de jonction avec l'être, puisque c'est en lui que s'exerce un acte identique dont le contenu se renouvelle sans cesse, il atteste aussi l'éternité actuelle, sinon de notre nature propre, du moins de son fondement spirituel. Dans cette seconde interprétation, il vaudrait mieux dire que l'on sort de l'instant proprement dit pour entrer dans le présent. Car si l'on s'attache encore au souvenir et au désir, ce n'est plus pour déplorer leur irréalité puisqu'ils apparaissent l'un et l'autre comme des éléments de notre être actuel. Mais, pour n'être point détourné par eux du présent, il faut les épurer assez pour les réduire à un acte qui s'accomplit, en se désintéressant de la passivité des états qui l'accompagnent ou des objets auxquels il s'applique, c'est-à-dire en le libérant de l'idée d'une perception perdue ou espérée.

Dès lors, le présent, concentrant en lui les images qui paraissent nous échapper dans un lointain passé aussi bien que celles qui nous attirent vers l'avenir par des mirages hors de notre portée, nous délivre de la servitude où elles nous réduisaient ; il nous permet de goûter le suc de chacune d'elles et nous en donne une jouissance spirituelle. Au lieu de souffrir de l'écart qui les sépare de la réalité sensible, nous trouvons en elles une lumière nouvelle à laquelle la sensation ne pouvait pas prétendre. Et si l'image apparaît encore comme susceptible d'être projetée tantôt dans le passé et tantôt dans l'avenir, c'est seulement pour qu'elle fournisse un objet identique à notre contemplation et à notre amour. Mais les formes particulières de l'être ne nous intéressent plus par leur contenu que nous chercherions vainement à fixer ou à retenir. Leur rôle est de nous révéler la présence absolue d'un être éternel ; et il faut qu'elles soient toujours nouvelles pour qu'elles puissent nous permettre de participer à son essence en enrichissant sans cesse notre nature et en faisant du cours tout entier de notre vie une naissance ininterrompue.

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