L'individu est esclave du temps dès que son activité fléchit
Le temps apparaît comme la condition de toute participation, de ses insuffisances et de leur réparation. Il ne peut donc apparaître que comme une forme d'existence propre aux êtres particuliers. On ne s'étonnera point de trouver en lui des périodes de progrès et des périodes de régression et peut-être même une sorte de complément à chaque instant des gains et des pertes. Il n'y aurait point lieu de garder quelque chagrin d'amour-propre en songeant qu'aucune de nos acquisitions n'en est une pour le tout, bien qu'elle puisse être profitable aux autres êtres particuliers.
En allant plus loin, on fera une double remarque : la première, c'est que chacun de nous ne réalise son essence que dans la mesure où, surmontant les limites de sa nature individuelle et renonçant à tout attachement propre, il découvre en lui une grâce toujours présente qui, dès qu'elle trouve en lui plus de résistance que de docilité, cherche ailleurs d'autres passages, mais qui, dès qu'elle le touche, l'invite à communier avec tous ceux qui sont comme lui aptes à la recevoir. Ne retenant rien pour eux-mêmes, ils s'unissent à Dieu, laissant se poursuivre entre les choses matérielles ce jeu des causes et des effets auquel, dans la partie intime de leur être, ils sont en quelque sorte devenus étrangers.
La seconde remarque prolonge et complète la première. Car, si le temps est la forme de notre expérience, nous nous laissons entraîner par lui dans la mesure où notre activité fléchit et se détend ; nous le surmontons dans la mesure au contraire où elle se concentre. Dès lors, l'étroitesse de la participation nous oblige à dilater l'extension de la durée pour embrasser l'être qui, à chaque instant, semble nous fuir, tandis qu'au contraire la durée se resserre et devient inutile pour celui qui, désintéressé à l'égard de tous les modes, s'attache dans chaque instant au principe qui les produit. Ainsi, c'est parce que le temps est subjectif que chaque conscience en fixe le rythme en le réglant sur l'intervalle qui la sépare de l'être pur. Ce rythme est indéfiniment varié, mais il ne peut être contracté dans la perfection de l'unité qu'en certains points culminants de notre vie d'où nous ne cessons de déchoir pour les atteindre à nouveau, car l'individu n'a pu les rencontrer qu'en se dépassant lui-même et, s'il y découvre l'exercice d'une activité pure qui triomphe du déterminisme, il faut qu'il ne garde jamais rien de ce qu'il a cru acquérir, qu'il renouvelle indéfiniment ce qu'il croit posséder et qu'il puisse à chaque instant tout regagner et tout reperdre.